La nouvelle école capitaliste...

Publié le par NPA 06 Ouest

Au confluent de la rentrée des classes et de la rentrée éditoriale, l’automne apporte souvent sa moisson de livres sur la « crise de l’école », de témoignages sur la grande misère de la pédagogie ou encore d’analyses péremptoires de la « baisse du niveau » : c’est même devenu un genre littéraire à part entière !

 

La nouvelle école capitaliste1 va bien au-delà : prolongeant un travail réalisé dans le cadre de l’Institut de recherche de la FSU2, cet ouvrage se présente d’abord comme un recensement minutieux et assez exhaustif de l’ensemble des mesures mises en œuvre et des politiques menées par les pouvoirs publics en direction du système éducatif. Ainsi, au fil des chapitres, les auteurs décrivent et analysent notamment les transformations de l’État (et leurs conséquences sur l’école), l’émergence de « l’économie de la connaissance » ouvrant la voie à la marchandisation des savoirs et connaissances, les effets induits sur l’école de l’idéologie de « la compétence » et de « l’employabilité », le discours du « capital humain » et la privatisation accrue du financement de l’éducation, l’évolution des procédures d’orientation et leur rôle dans la reproduction des inégalités sociales. Ils s’attardent également sur les bouleversements que connaît aujourd’hui le monde de la recherche.

 

Cette première dimension de La nouvelle école capitaliste présente un double intérêt : d’abord, pour les acteurs des résistances au sein de l’institution scolaire, il constituera un remarquable matériau de synthèse des attaques contre l’école. Les autres, notamment les militants peu familiers du monde scolaire mais désireux d’appréhender les enjeux des débats autour de l’école, y trouveront une explicitation de la logique commune à toutes les réformes scolaires, à leur succession et à leur « empilement ». On reste cependant là en terrain (plus ou moins) connu. La véritable originalité de l’ouvrage est ailleurs : dans la thèse selon laquelle, s’agissant de l’État néolibéral, « sa transformation ne se limite pas au rétrécissement de son périmètre d’action et à l’affaiblissement de son rôle redistributif ». En réalité, qu’elles soient privatisées ou demeurent publiques, toutes « les institutions publiques de l’État[…] sont restructurées sur le modèle de l’entreprise ». Et cela, bien sûr, vaut aussi pour l’école : « un nouveau régime salarial s’instaure et impose sa norme au monde de l’éducation ». Du coup, les auteurs montrent les efforts systématiques – et parfois sidérants – accomplis pour aligner ce monde de l’éducation sur celui de l’entreprise : compétition et concurrence, culture du résultat, évaluations incessantes et sanctions financières, etc. L’ambition est grande : « l’extension de la logique du marché hors du marché lui-même ». Le chapitre consacré à la reproduction sociale – via la concurrence entre établissements et au sein même des établissements – réalise un constat assez terrifiant du point d’avancement de ces projets…

 

Pour finir, les auteurs s’interrogent sur la pertinence redoutable et paradoxale de leurs analyses : « l’accent mis sur le caractère global, cohérent et continu de la stratégie néolibérale ne risque-t-il pas de nourrir à son tour le pessimisme et le fatalisme ? » La réponse à cette question ne pourra venir que des luttes et des résistances, dont quelques exemples (modestes) sont évoqués en conclusion…

 

François Coustal.

 

1. La nouvelle école capitaliste. Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément, Guy Dreux. Editions La Découverte. Août 2011. Prix : 19, 50 euros

  1. Fédération syndicale unitaire (organisation syndicale majoritaire). Pour en savoir plus, voir le site de l’Institut de recherches de la FSU : http://institut.fsu.fr/-La-Nouvelle-Ecole-Capitaliste, 223-.html

Entretien avec Francis Vergne

Peux-tu présenter globalement l’objectif poursuivi avec La nouvelle école capitaliste, ainsi que la genèse de cet ouvrage (notamment le rôle de l’Institut de recherches de la FSU) ?

 

Ce livre est en effet le produit d’un travail collectif de réflexion et d’échange au sein de l’Institut de recherches de la FSU et plus particulièrement du chantier « Politiques néolibérales et action syndicale » que Pierre Clément, Guy Dreux, Christian Laval et moi-même animons depuis plusieurs années. Au-delà de la seule observation empirique nous avons voulu faire le lien entre la subordination de l’enseignement à la logique de valorisation du capital et l’évolution du capitalisme contemporain. En un mot, la nouvelle école capitaliste est l’école dans laquelle les objectifs et les modes de fonctionnement sont ordonnés aux exigences de la compétition économique.

 

Le titre – La nouvelle école capitaliste – c’est un clin d’œil àL’école capitaliste en France (Baudelot – Establet, 1971) ?

 

C’est à la fois un clin d’œil et une forme de retour vers une sociologie critique – entre autres, celle de Bourdieu ou de Beaudelot et Establet – qui a singulièrement disparu du paysage au profit d’une prolifération de considérations pseudo savantes sur le management de l’école.

 

L’un des points forts de l’ouvrage est de montrer que les transformations de l’école ne résultent pas seulement de l’intrusion des mécanismes du marché capitaliste, mais aussi d’une succession de réformes politiques volontaristes menées par les États et impulsées par les « organisations internationales et intergouvernementales, comme l’OCDE et l’Union européenne ». Il y a une conspiration mondiale contre l’école ?

 

Conspiration, certainement pas. Par contre, il y a bien une logique convergente et interventionniste des États et des institutions internationales qui va au-delà de la simple « marchandisation ». L’imposition de normes de compétition et de concurrence, la construction de situations de marché là même où il n’y a pas nécessairement de marchandises participent de stratégies qui visent à modifier en profondeur les finalités et jusqu’aux comportements et à la subjectivité enseignante. Notre thèse est que l’État néolibéral est l’agent direct de ce basculement.

 

L’ensemble des services publics sont affectés par la réforme ou « recomposition » de l’État, pas seulement par « le rétrécissement de son périmètre d’action et l’affaiblissement de son rôle redistributif » mais aussi parce qu’il est « restructuré sur le modèle de l’entreprise ». Comment cela s’applique-t-il à l’école ?

 

Ce point rejoint le précédent et le rôle majeur tenu par l’État entrepreneurial qui se diffuse du sommet à la base... et réciproquement. Loin de se retirer et de laisser faire, l’État néolibéral impose à l’appareil scolaire et à l’organisation de la science comme à l’ensemble du secteur public les mêmes recettes du « management de la performance ». Le New Public Management s’empare ainsi de la réalité de l’école et l’aligne sur la gestion de l’entreprise privée. Chaque établissement du système scolaire et universitaire doit emprunter de nouvelles formes d’organisation plus efficaces, se positionner sur un grand marché de la formation, redéfinir ses contenus et ses pratiques pédagogiques. Chaque enseignant ou chercheur doit apprendre à évoluer dans un environnement de compétition et de sélection, à répondre et s’adapter aux exigences nouvelles de l’« élève/étudiant client ». Et chaque élève/étudiant doit penser sa formation et son orientation en responsable de son employabilité.

 

Un principe explicatif parcourt de nombreux passages de l’ouvrage : « l’économie de la connaissance ». De quoi s’agit-il et quelles sont les conséquencesde cette approche ?

 

L’injonction faite à l’école de participer de façon décisive au développement de l’économie de la connaissance fait explicitement partie de la Stratégie de Lisbonne qui donnait à l’Europe l’ambition de devenir en 2010 « l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde ».

L’une des conséquences est que les savoirs et la culture ne sont plus recherchés pour eux-mêmes, mais dans la seule mesure où ils peuvent être sources de profits. Les institutions scolaires et universitaires deviennent des entreprises de production de « capital humain ». Et si la connaissance n’est pas encore totalement assimilée à une marchandise, c’est sous la forme d’une marchandise qu’elle est de plus en plus évaluée et justifiée. Déjà, Marx notait que « dans la production marchande... on ne produit ici de valeurs d’usage que parce que et dans la mesure où elles sont le substrat matériel, le support de la valeur d’échange ». Il en est de même dans l’économie de la connaissance.

Le principe explicatif tient donc à ce double mouvement : la nouvelle école capitaliste fait l’économie de la connaissance en se libérant de la connaissance au sens de savoir élaboré et partagé selon des critères épistémologiques pour l’ordonner à des critères purement économiques de valorisation du capital.

 

Qu’entendez-vous par « alliance des administrateurs modernistes et des pédagogues réformateurs » ou « union curieuse du néolibéralisme et du pédagogisme » ? En quoi sont-elles aujourd’hui en crise ?

 

Il nous est apparu qu’au cours des années 1980, le néolibéralisme s’est, entre autres, imposé en valorisant la thématique de la mobilisation de l’individu, de l’autonomie, des compétences personnelles, des « ressources humaines ». C’est particulièrement vrai à propos de l’organisation du travail et du dépassement du taylorisme. Dans le champ scolaire, de tels discours sont entrés en résonance avec des approches pédagogiques visant à libérer l’élève du carcan d’un enseignement trop livresque et trop rigide, à le rendre plus actif et à « moderniser l’école » en l’ouvrant sur la vie. Nobles intentions cyniquement détournées : un individu actif, responsable de son parcours scolaire, de ses choix, de ses réussites et échecs, c’est précisément le type de sujet et de « gouvernement des conduites » qui s’accordent avec les comportements attendus aujourd’hui par « ceux d’en haut ». Le « pédagogisme » a participé, quelquefois à son corps défendant, à la fabrique de l’individu employable et prêt à s’auto-stimuler tout au long de la vie.

Cet illusionnisme pédagogique est en crise, car la prétention néolibérale à asseoir sa légitimité sur un assentiment individuel et collectif va de moins en moins de soi. Censé mobiliser positivement le sujet, l’ordre néolibéral fonctionne de plus en plus grâce à un système de contraintes sans autre bénéfice que d’imposer une compétition sans fin au terme de laquelle les perdants sont bien plus nombreux que de rares gagnants, eux-mêmes piégés.

 

Parmi les techniques utilisées pour « forcer » de l’intérieur les transformations de l’école, vous insistez sur les différentes méthodes (quantitatives) d’évaluation, courantes dans le privé et dont la vocation serait de « remplacer la notation des fonctionnaires ». Jusqu’à quel point faut-il regretter la notation par le chef d’établissement ou l’inspecteur, cible de bien des contestations dans les années 1970 ?

 

Contrairement à ce que certaines critiques de notre essai pourraient laisser croire, nous ne sommes en rien nostalgiques du passé, de l’école « administrée » et de la suffisance bureaucratique affichée par bien des corps d’inspection. Par contre, nous disons que la conversion néolibérale au « benchmarking » et autres joyeusetés managériales n’est en rien un progrès. La nuisance bureaucratique n’a d’ailleurs pas disparu. Elle a changé de costume et de but à l’image de ces bureaucrates qui à l’Est se sont coulés sans problème dans le moule de l’économie de marché.

 

Un chapitre entier est consacré à la reproduction sociale. Le constat que, sous le capitalisme, l’école contribue à reproduire les classes sociales et à « légitimer » leur hiérarchie n’est pas une nouveauté. Plusieurs ouvrages de référence publiés dans les années 1970 traitent de cette question. Qu’est-ce qui a changé ?

 

Ce qui a changé, c’est que l’école a perdu en autonomie relative et que les « compromis historiques » qui ont marqué l’histoire scolaire ont volé en éclats. Avec l’école néolibérale, le monde du capital pénètre de façon directe et systématique et non plus de façon médiée et différée au cœur de l’institution scolaire. Les marges de jeux individuels et sociaux, l’existence de temps et d’espaces susceptibles d’être réappropriés en fonction de finalités qui ne soient pas strictement économiques et financières s’en trouvent singulièrement réduites. L’école fait plus que servir le capitalisme, elle devient intrinsèquement capitaliste.

 

De la maternelle à l’université, l’école est reformatée par la rationalité néolibérale du capitalisme au point d’épouser de façon intime le mouvement du capital.

 

Dans la conclusion, en regard de la succession des « réformes » qui agit comme un véritable rouleau compresseur, vous mettez en exergue les mouvements de « désobéissance civile » et les manifestations « d’objection de conscience professionnelle » qui seraient « de moins en moins isolées ». Véritables perspectives ou optimisme (militant) de commande ?

 

Les deux sans doute… Reconnaissons que le panorama des résistances en France comme en Europe est contrasté. Nous assumons une lecture orientée vers le recensement de traits communs et d’aspirations récurrentes. Travailler de là où nous sommes à ouvrir ou à approfondir des dynamiques d’échange ne préjuge pas de ce qu’il adviendra. Mais essayer de réfléchir, résister, rassembler, réorienter... ensemble, c’est déjà un début.

 

Toujours dans la conclusion, vous évoquez – de manière un peu elliptique… – « la création de nouvelles institutions communes de la connaissance », de « contre-institutions ». De quoi s’agit-il ?

 

Tu as sans doute raison de pointer le caractère elliptique du propos qui veut indiquer une direction sans véritablement conclure. Pour n’être qu’ébauchée cette réflexion est précédée de l’invitation à nouer de nouvelles alliances avec les forces « extra académiques » et à connecter l’école non seulement aux champs médiatiques et culturels mais aux réseaux militants et politiques. Façon donc de faire en commun indépendamment à la fois du marché et de l’État. Jusqu’à quel point cette dynamique permet-elle de participer de la construction d’une « contre-hégémonie » – comme aurait dit Gramsci – la question est ouverte. Modestement, c’est l’une de celles que nous voulons aborder cette année dans notre séminaire public dont le thème central sera consacré aux alternatives dans le champ scolaire et universitaire. 

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