Le travail, c’est notre affaire...

Publié le par NPA 06 Ouest

La gestion des entreprises par ceux qui produisent les richesses est un fil rouge de l’histoire du mouvement ouvrier.

 

Bien sûr, les termes du débat ont bien changé depuis l’époque où les entreprises concernées, à la fin du XIXe siècle, étaient plus proches des actuelles PME que des grands groupes internationaux qui font la loi économique et politique aujourd’hui. La prise en main de l’organisation du travail par les travailleurEs s’est cependant posée à plusieurs reprises lors des montées révolutionnaires en URSS, en Allemagne, ou en Espagne entre les deux guerres. On sait moins qu’à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, en France, près d’une centaine d’entreprises étaient sous contrôle de « comités d’usine » aux compositions et pouvoirs très différents. La « régularisation » se fait alors par le retour des patrons provisoirement écartés, la mise en place des comités d’entreprise et quelques nationalisations.

 

Il faut attendre Mai 68 pour voir quelques comités de grève se poser la question du redémarrage de l’activité ou de la participation à l’approvisionnement de certaines localités. À l’entrée des années 1970, le conflit de Lip réactualise la question avec le mot d’ordre « on fabrique, on vend, on se paie ». Ce combat exemplaire influence alors de multiples luttes et rallie toutes les organisations du mouvement ouvrier au concept d’autogestion, qui ne restera qu’un slogan vide.

 

La succession des crises économiques suscite plus de résignation que de mise en cause du système. La colère s’exprime par le retour des violences contre l’outil de travail que symbolisent alors les luttes de Cellatex, Daewoo, Michelin, Moulinex jusqu’à New Fabris. Avec l’approfondissement de la crise tant sociale, écologique que politique, l’idée s’affirme que les travailleurEs peuvent produire sans patron et sont au moins aussi capables de gérer les entreprises que les managers qui, ne visant que l’augmentation des profits, les ferment et licencient tout en aggravant les conditions de travail.

 

C’est ainsi que, dans de nombreuses luttes, les salariéEs posent la question de la prise en main de la production, de l’appropriation de l’outil de travail. Dans les raffineries, à la Fonderie du Poitou, chez Philips, Fralib, Helio-Corbeil, SeaFrance ou Arcelor-Mittal, les salariéEs remettent en cause l’arbitraire patronal. CertainEs s’engagent sur la piste des Scop (ex-sociétés coopératives ouvrières de production devenue participatives), des SCIC (sociétés coopérative d’intérêt collectif), l’expropriation est en débat, de l’Argentine à la Grèce. Ceux d’en bas sont prêts à prendre leurs affaires en main.

 

Robert Pelletier.

Pour garder un peu de notre industrie... la reprise

Depuis des mois, sinon des années, les luttes les plus acharnées s’accumulent de la part de salariés qui refusent de voir appliquer des licenciements massifs, fermer leur usine rentable et innovante ou de la voir partir en Inde, en Chine…en pure perte. Toute notre industrie est en train de partir. Après la sidérurgie, le textile, c’est maintenant le temps de la chimie et des raffineries, de l’industrie automobile et métallurgique, et des derniers pans de notre tissu productif, et les services sont frappés à leur tour. Continental, Molex, New Fabris, Caterpillar, Chaffoteaux et Maury, Philips, Sanofi, Renault, Ford, Goodyear… toutes les dernières années ont été émaillées de luttes forcenées qui la plupart du temps n’ont servi qu’à retarder les plans sociaux et fermetures, sauf exception1.

 

Dans l’actualité, se conjuguent la lutte depuis 500 jours des salariés de Fralib à Gémenos pour éviter la fermeture de cette usine de thé appartenant à Unilever et la reconvertir vers des tisanes locales, la lutte des marins de SeaFrance pour reprendre l’entreprise sous forme de coopérative, tandis que les 3 000 salariés de PSA à Aulnay-sous-Bois, menacé de fermeture, manifestaient samedi 18 février, et que les métallos d’ArcelorMittal à Florange bloquent la production et l’expédition de cette entité métallurgique pour exiger la remise en route des deux hauts-fourneaux fermés depuis des mois.

 

Or, quelque chose de nouveau affleure dans ces luttes, qui avait déjà été avancé par les salariés de la raffinerie Total des Flandres à Dunkerque, lorsque avant sa fermeture ils avaient avec SUD proposé – en vain – la reconversion de cette raffinerie – quelque chose qui court de la lutte des Philips de Dreux ayant repris, avec la CGT locale, le contrôle de la production de cette dernière usine de téléviseurs en France en janvier 2010 à celle des métallos CGT de la SBFM de Caudan quand ils avaient fait tourner la fonderie sans patron trois mois en 2010… il s’agit de la reprise des entreprises sous le contrôle des salariés. Ou encore de leur réquisition par les salariés, sous contrôle public.

 

Cette revendication va en effet beaucoup plus loin que la seule lutte pour de meilleures indemnités de licenciement, qui a rendu célèbres les Conti. Elle va plus loin aussi que la revendication, si juste soit-elle, de l’interdiction des licenciements, ou celle d’accroître le pouvoir des salariés au sein des comités d’entreprise2. Elle correspond à ce qu’expriment les salariés lorsqu’ils disent : « Nous affirmons que les salariés de Florange sont des ayants droits essentiels en qualité de créateurs de richesses par leur capacité humaine à développer la valeur ajoutée dans notre entreprise. » Et en effet, les entreprises ne devraient-elles pas être considérées comme des biens publics, fruit du travail de leurs salariés, plus encore lorsqu’elles ont bénéficié des années durant de multiples aides publiques ?

 

Il est en effet temps que les salariés de France – qui font encore vivre notre tissu productif et se voient condamnés à disparaître par le capitalisme financier mondialisé et sa recherche des moindres coûts – reprennent le pouvoir sur leur production, se donnent enfin la maîtrise de leur travail et de leur production de richesse. Ils ont compris qu’ils n’ont rien à attendre de ce gouvernement, qui a abandonné toute politique industrielle et toute volonté de préserver nos emplois, tant publics que privés. Qu’il est grand temps d’agir, dans l’unité intersyndicale, et avec l’appui de l’ensemble des citoyens et élus locaux, pour éviter ce désastre économique et social.

 

Or, il est possible de reprendre la production et de ne pas se contenter de meilleures indemnités de départ. Les exemples argentins d’entreprises passées aux mains de leurs salariés et devenues des coopératives (comme Zanon, l’Hôtel de Buenos Aires, etc.) sont là pour le prouver, tout comme les entreprises et les services publics qui sont en ce moment réquisitionnés par les salariés grecs (comme l’hôpital de Kilkis)… Et n’oublions pas que Continental à Mexico a été réquisitionné par ses salariés après deux ans de grève et qu’ils réembauchent aujourd’hui… Pourquoi cela ne serait-il pas possible en France ?

 

Évelyne Perrin, membre du conseil scientifique d’Attac et syndicaliste SUD.

1. Un bilan de ces luttes, commentées par les syndicalistes qui les ont menées, est disponible dans l’ouvrage à paraître : Évelyne Perrin, Haute tension. Les luttes des salariés contre les plans sociaux 2008-2010, sur les sites de Stop Précarité et du labo de recherche Iresmo.


2. Ces deux revendications sont portées en effet tant par les partis de la gauche du PS – Front de Gauche et NPA – que par des économistes comme Thomas Coutrot, coprésident d’Attac. Elles sont aussi mises en avant dans la brochure inter-orgas sur « La reconversion écologique et sociale de l’économie » diffusée largement cet été, disponible sur reconversion-contact@googlegroups.com et dans l’ouvrage d’Éveline Perrin cité ci-dessus.

Fralib, se réapproprier l’outil de travail

Quel est le fond du projet que vous avez élaboré ?

 
Pour diverses raisons, on n’a pas voulu se laisser enfermer dans un schéma pré-établi.


Notre but est de maintenir l’outil de travail, l’outil industriel. Dans ce cadre nous sommes preneurs de toute solution.
Ce que nous voulons avant tout, c’est avoir les moyens de continuer l’activité y compris sous une forme inédite. Cela dit, au vu des éléments dont nous disposons actuellement, nous avons une idée assez précise de la forme juridique que pourrait prendre cette reprise. Elle regrouperait un collectif de salariés qui serait majoritaire, les collectivités territoriales qui se sont engagées à soutenir le projet, des partenaires privés qui souhaiteraient s’associer et dont quelques-uns existent aujourd’hui.
À l’heure actuelle, Unilever bloque en amont et en aval toutes nos propositions.


Ce que nous voulons, c’est reconstruire tout ça, arracher à Unilever les moyens de faire fonctionner la boîte, par exemple par un accord de sous-traitance.


D’éventuels partenaires privés pourront s’associer au projet du moment que la décision appartiendrait au collectif de salariés dans le cadre par exemple, d’une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC).

Comment comptez-vous le mettre en œuvre ?

 
Nous avons pris des contacts directement avec des producteurs locaux. Par exemple, un producteur de thym de la région serait prêt à procéder à des plantations en vue d’une mise en sachet par nous.


C’est pour ça que nous voulons arracher à Unilever la possibilité de fonctionner pendant une période intermédiaire et développer une production locale pour échapper à leur monopole.


Il faut savoir par exemple, qu’Unilever contrôle 80 % de la production de thé du Sri Lanka et une très grosse part de la production de l’Inde. La plupart de ces producteurs dépendent Unilever. Le thé est théoriquement vendu aux enchères, mais c’est théorique puisque Unilever achète et donc, contrôle tout.


Nous avons en vue des contacts privilégiés avec certains pays comme le Vietnam, par le biais de la fédération CGT de l’agroalimentaire. Si ce partenariat se réalise, ce sera concrétisé d’ici deux à trois ans.
Il y a donc nécessité à arracher à Unilever, non seulement l’outil de travail, mais aussi la possibilité d’accès aux matières premières. Cela signifie de passer avec le groupe, un accord de sous-traitance pour cinq ans ; créer pendant cette période nos propres circuits d’approvisionnement et obtenir d’ici dix ans les matières premières au même prix qu’eux.

Quelle forme prendrait la gestion de cette entreprise ?

 
Nous n’avons pas encore tranché la question. Globalement, l’outil de travail doit revenir au collectif des salariés qui s’inscriront dans le projet. Ce « capital » de départ représentera 60 % dans la société. La gestion appartiendra donc majoritairement
au Collectif. À tout moment, les représentants du Collectif pourront être contrôlés et remplacés par l’assemblée générale du personnel.

N’y a-t-il pas risque d’auto-exploitation dans un cadre comme celui-là ?

 


C’est pour éviter ce risque que nous n’avons pas choisi la forme Scop (Société coopérative et participative). L’entreprise n’appartiendra pas aux salariés individuellement (pas d’« actionnariat ouvrier »), mais au Collectif. Celui qui déciderait
de quitter l’entreprise n’aurait aucun droit de propriété dessus.


Nous réclamons donc d’Unilever, les machines et la production. Dans les deux premiers plans de sauvegarde de l’emploi (PSE) qui ont été cassés, il existait une prime à la création d’entreprise de 20 000 euros. Nous revendiquons le passage de cette prime à 50 000 euros pour tous les salariés qui choisiraient la solution alternative que nous proposons. Si 100 salariés font ce choix, le montant total de la prime serait de 5 millions d’euros qui seraient immédiatement affectés à un fonds de roulement.


Ceux qui ne souhaiteraient pas participer à ce projet perdraient la prime. Cela serait indépendant de la prime de licenciement que nous exigeons bien sûr pour tous les salariés.

Et où en êtes-vous aujourd’hui ?

 
Nous en sommes à 509 jours de conflit. Deux procédures ont déjà été cassées par la justice, et la direction d’Unilever en prépare une troisième. Les critiques de la direction sur notre projet semblent évoluer. Ce projet est basé sur du concret. Les collectivités territoriales s’engagent à y prendre part. Même le préfet reconnaît qu’une solution concrète est posée, et qu’Unilever doit revenir à la table de négociation. Certes, le contexte économique, social et surtout électoral favorise ce genre de position. À nous d’en tirer tout le bénéfice pour notre lutte.

 

Propos recueillis par Jean-Marie Battini

Dans les Scops comme à Limoges, ça licencie aussi !

À Limoges, la Société des ouvriers plombiers couvreurs zingueurs (SOPCZ) est une coopérative ouvrière fondée en 1905. 195 salariés dont 171 « sociétaires » qui fonctionnent depuis longtemps comme une entreprise privée tout en conservant ses statuts de coopérative. L’équipe de direction, sept cadres dont six recrutés hors de la boîte, se comporte comme de véritables chefs monopolisant toutes les décisions. Il y a bien deux assemblées générales par an qui ne servent qu’à entériner les décisions passées. Le bilan n’est donné qu’au début de l’AG dans un jargon comptable difficilement déchiffrable. Beaucoup de salariés ont renoncé à tout contrôle sur l’entreprise.


Pourtant, il y a eu quelques mouvements dans la boîte de 2003 à 2006 sur les salaires où nous avons obtenu de 200 euros pour les bas salaires à 80 euros pour les autres, plus quelques autres améliorations. Mais c’était lors des années « fastes » quand l’entreprise engrangeait des bénéfices. Pas mal d’ouvriers participaient aussi aux actions syndicales nationales, malgré une forte pression de l’encadrement pour nous en détourner.

 

Depuis trois ans, la boîte est en difficulté. Sous la pression des banques, la direction s’est empressée de mettre en place un plan de 26 licenciements, plus 30 intérimaires. Côté salariés, certains se résignent, d’autres commencent à réagir, comme le secteur travaux publics rejoint par des salariés d’autres services. À quelques-uns, avant que le PSE ne soit acté, nous avons fait le tour des boîtes dans le même cas que nous dans le but d’agir ensemble. Mais si l’accueil était chaleureux, rien ne s’est encore concrétisé. La direction ne veut rien entendre, l’inspection du travail a annulé le 1er plan, mais ne s’y oppose pas. Profitant de la vague de froid, la direction a mis l’entreprise en arrêt intempéries, sauf astreintes et dépannages, pour couper court à la contestation, alors que d’habitude elle nous fait travailler par tous les temps : nous ne pouvons plus nous réunir. Le pessimisme gagne un peu, beaucoup prennent conscience que la Scop ne les protège pas de la situation économique, qu’ils ont laissé la direction agir sans contrôle et que finalement, Scop ou pas, nous sommes tous otages du système.

 

Hubert (Limoges).

Fagor, triomphe d’une coopérative ou multinationale comme les autres ?

Fagor, 5e entreprise européenne d’électroménager, fait partie du groupe Mondragon, du nom de la ville du Pays basque espagnol où il s’est constitué. Afin de développer l’emploi industriel dans une vallée agricole aux traditions nationalistes et antifranquistes, un curé a créé ces coopératives dans les années 1950. Chacune appartient à ses salariés qui décident des grandes orientations dans une assemblée annuelle et élisent leur direction, ainsi qu’un « conseil social », sorte de comité d’entreprise. Quand une coopérative est en difficulté, ses travailleurs-associés font de lourds sacrifices (renoncement aux intérêts sur leur part du capital, diminution de leur salaire, flexibilité du travail) pour maintenir leur emploi ; si leur poste est supprimé, ils sont reclassés dans une autre coopérative du groupe.

 

La mondialisation l’a poussé à « grandir pour ne pas disparaître » : Mondragon frôle la centaine de milliers de salariés, dans plus de 250 entreprises industrielles ou de distribution ; la majorité ayant un fonctionnement capitaliste, surtout les filiales implantées dans le reste du monde. Même dans les usines basques, beaucoup de salariés n’ont que des contrats précaires et pas les droits des travailleurs-associés, et sont virés avec la crise.


Pour se développer dans l’électroménager, Fagor a acheté une ancienne usine d’État polonaise et le groupe français Brandt. Loin de proposer une convergence vers le haut des droits et des conditions de travail, Fagor délocalise petit à petit les productions en Pologne, ce qui détruit l’emploi à l’Ouest (un tiers des effectifs en cinq ans), et surexploite au maximum les travailleurs de l’Est… 80 % des lave-linge à chargement par le dessus commercialisés en France (sous les marques Vedette, Brandt, Thomson et Fagor) ne sont plus fabriqués dans l’usine de Lyon : cet établissement a d’ailleurs été vendu. Pour le faire fermer plus discrètement ? En Pologne, une grève pour les salaires a été très durement réprimée en 2008 (quadrillage de l’usine par des vigiles, licenciements des leaders syndicaux).

 

De la bouche même des dirigeants, leur coopérative « plus humaine et participative », n’est en aucun cas une alternative au système capitaliste. Le président de Mondragon explique : « Nous sommes une entreprise comme les autres. La différence, chez nous, c’est que tous les salariés sont capitalistes. » Souhaitent-ils vraiment appliquer leur humanisme à l’échelle internationale ou restent-ils essentiellement motivés par leur position dans le secteur démocrate-chrétien de l’establishment basque ?

 

Ainsi, ils considèrent que les syndicats n’ont « aucune raison d’être dans une coopérative » ! Du coup, les salariés n’ont pas de contre-pouvoir, de moyens pour analyser la situation économique et présenter des alternatives. La défense des intérêts généraux des travailleurs et des populations est oubliée. Les assemblées ne servent qu’à entériner les décisions, même si les dernières ont minimisé les baisses de salaire prévues ! Seule Ahots kooperatibista, association de réflexion à laquelle participent des syndicalistes nationalistes, peut se permettre de critiquer la stratégie et les dérives bureaucratiques et antisociales. Pour elle, « étant donné la taille que nous avons atteinte, il y a une contradiction insurmontable entre faire que l’entreprise soit rentable, et poursuivre le modèle d’engagement et l’identité coopérative ».

 

Fagor démontre que des travailleurs peuvent parfaitement autogérer leur entreprise, mais qu’il faut sortir du carcan capitaliste pour que ces expériences ne soient pas récupérées.

 

Florence Laviale.

Publié dans Social - société...

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