Tunisie : continuer la révolution, il n’y a pas le choix…

Publié le par NPA 06 Ouest

Notre camarade Freddy Mathieu séjourne actuellement en Tunisie, un pays qu’il connaît bien et dont il suit de près l’actualité depuis que le dictateur Ben Ali a « dégagé » [1]. Ancien responsable syndical, Freddy s’intéresse particulièrement aux évolutions des mouvements sociaux et des courants politiques qui les traversent. Dans cet article, il analyse la « contre-révolution démocratique » en cours dans le cadre de la campagne pour l’élection d’une assemblée constituante. (LCR-Web Belgique)

 

Malgré les efforts considérables déployés pour convaincre les Tunisiens d’aller aux urnes, c’est aujourd’hui le colonel Kadhafi qui tient la vedette. Dans la médina, la nouvelle de sa capture s’est répandue comme une trainée de poudre. Sur leur GSM, des jeunes repassent sans cesse le film d’Al Jazeera montrant le corps du dictateur voisin sorti de son égout.

 

Une « Constituante » peut en cacher une autre…

 

Dans les premières semaines du gouvernement provisoire qui a suivi la fuite du dictateur tunisien Ben Ali, la revendication de l’élection d’une assemblée constituante était incontestablement une revendication juste et populaire, au même titre que la dissolution du RCD, le départ du gouvernement de tous ceux qui avaient eu des responsabilités sous Ben Ali (et en particulier Mohamed Ghanouchi ancien et nouveau premier ministre…).

 

On mesure aujourd’hui combien la contre offensive du régime a été pernicieuse…

 

Dissous le RCD ? Officiellement, oui. Mais parmi les quelques 115 partis qui ont reçu leur visa après le 14 janvier, une vingtaine au moins sont constitués d’anciens RCD.

 

Ecartés les anciens RCDistes ? Il y a plus d’un fait troublant qui montrent que les hommes de Ben Ali sont encore bien présents aux postes les plus influents. Ainsi, lors de la visite de l’actuel premier ministre, Béji Caïd Essebsi, aux Etats-Unis (3-7 octobre), on a pu noter la présence de Mohamed Nouri Jouini, ancien ministre de la Planification et de la Coopération Internationale, dans la délégation tunisienne à Washington. Son passé ne fait pourtant pas de doute : En 1996, il travaille pour la présidence de la République ; un an plus tard, il devient conseiller auprès du président Zine el-Abidine Ben Ali. Il devient secrétaire d'État auprès du ministre du Développement économique, chargé de la Privatisation, le 24 janvier 2001; il conserve son poste jusqu'à sa nomination au poste de ministre du Développement et de la Coopération internationale en septembre 2002.

 

Suite à la révolution de 2011, il conserve de nouveau son poste, en tant que ministre de la Planification et de la Coopération internationale, dans les deux premiers gouvernements de Mohamed Ghannouchi. Commentant cette présence « officielle » à Washington, le président de l'Association des économistes tunisiens, a souligné « que l’objectif de cette visite est de soutenir la transition économique, l’emploi, ainsi que l’investissement en Tunisie, en particulier dans le domaine des affaires. En ce qui concerne la présence de Mohamed Nouri Jouini, (…) le but était d’inciter les américains à investir dans notre pays, puisqu'il a des relations fortes aux Etats Unis, où il a effectué ses études pendant de longues années. »

 

D’autre part, il a indiqué « que le positionnement géographique stratégique de la Tunisie peut servir les intérêts géopolitiques des USA dans la région, leur permettant d'atteindre plus facilement le marché libyen en cas de coopération avec la Tunisie. A noter également, selon certaines sources, en marge de cette visite des contacts conjoints des autorités américaines avec des représentants du parti islamiste Ennahda et des proches du premier ministre tunisien en vue de « faciliter » les relations futures au sein du prochain gouvernement ; un accord aurait été discuté consistant à ce qu’on laisse à Béji Caïd Essebsi son poste de Premier ministre, en contrepartie, les USA (et l’Europe) continueraient leur soutien financier à la Tunisie.

 

En mai déjà, le parti Ennahda avait été invité aux Etats-Unis où il avait donné des gages aux représentants du Département d’Etat et même rencontré l’ex-candidat républicain à la présidence, le sénateur John McCain.

 

Visites et voyages

 

La visite suivante du premier tunisien fut pour la Libye… Au cours de cette visite, la première depuis la révolution, M. Béji Caïd Essebsi était accompagné par une importante délégation composée de six ministres ainsi que de la présidente de l'organisation patronale UTICA. Nul doute que le message américain est arrivé à destination entre de bonnes mains.

 

Dans les jours qui ont suivi ce fut le tour de l’ancien premier ministre belge, Guy Verhofstadt, de venir parler « affaires » à Tunis, en tant que président du groupe parlementaire de l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ADLE). Le grand duduche du parlement européen a même déclaré qu’il allait « aider » la Tunisie : “Réticente au début envers la révolution tunisienne, l’UE veut aujourd’hui se rattraper et apporter l’aide nécessaire pour assurer un passage vers la démocratie”, a déclaré Guy Verhofstadt. “Nous croyons en l’avenir d’une Tunisie démocratique et ouverte”, a encore souligné le président de l’ADLE qui a mis en relief “la richesse du pays le plus européen de l’Afrique du Nord”, fort d’un taux d’instruction élevé, d’un esprit ouvert au monde extérieur et d’un statut respectueux de la femme.

 

Ramona

 

Au fond, depuis des mois, tous autant qu’ils sont , ils nous répètent les mêmes rengaines : réussir la révolution c’est réussir les élections. Et à ceux qui rappellent que les objectifs premiers de la révolte de l’hiver 2010-2011 qui a chassé le dictateur, sont «Travail, liberté, dignité nationale», ils répondent que ce n’est pas le moment de revendiquer, l’important c’est de rassurer les investisseurs. C’est de reprendre de plus belle le pillage économique de la Tunisie, avec, en corollaire, l’intensification de la précarité.

 

Aux femmes qui craignent que les compromis avec les islamistes ne se fassent sur leur dos, en enclenchant la marche arrière sur le statut de la personne, le pouvoir tout autant qu’Ennahda font miroiter le code électoral qui impose la parité sur les listes de candidats. A Washington, le premier ministre a déclaré : « le principe de la parité entre les hommes et les femmes sur les listes électorales est une décision d’avant-garde qu’aucun autre pays n’a prise, même parmi les plus avancés dans le monde ». Mais avec plus de 1.600 listes (dans 112 partis -60%- et des coalitions indépendantes-, plus de 11.000 candidats et seulement 5% des têtes de listes pour les femmes, celles-ci ne risquent pas de peser plus lourdement sur le projet de Constitution qui sortira de la nouvelle assemblée. Tout au plus remplissent-elles aujourd’hui le rôle d’attrape-voix…

 

Les jeunes quant à eux peuvent être rassurés : les rappeurs vedettes, les blogueurs de choc, et les artistes de combat se mobilisent aussi pour leur chanter « Ramona » et les inciter à voter. Pour qui, pour quoi, ramone par-ci, ramone par-là…

 

Répression et soumission

 

Mais derrière ce nouveau « vernis démocratique », les vieilles habitudes du bénalisme sont toujours visibles : la répression continue, les militants sont inquiétés, des partis toujours réprimés (dont la Ligue de la Gauche Ouvrière qui s'est vu refuser le visa, officiellement car elle a le même programme qu'un autre parti -c’est vrai que 113 au lieu de 112… (2)). Les travailleurs qui se battent pour leurs droits, pour leurs emplois, les jeunes diplômés qui mènent campagne pour obtenir des jobs, sont traités « d’égoïstes », sont mis au banc des accusés. Les familles de ceux qui sont morts -ou ont été blessés- pour la révolution, attendent toujours que justice soit faite. Les tortionnaires, les criminels, sont toujours à l’abri de poursuites. Idem pour le clan mafieux. Et même Ben Ali et consorts, dont l’argent détourné à tout le loisir de se dissimuler étant donné le peu d’empressement du gouvernement provisoire de s’attaquer aux symboles de la corruption.

 

D’ailleurs, comme avant sous Ben Ali, le gouvernement provisoire s’est empressé de rembourser les dettes odieuses du dictateur et dans cette campagne, cette question cruciale pour un pays qui a fait une révolution au nom de la « dignité nationale », est totalement escamotée. Tous les partis qui prétendent « compter » dans la prochaine république semblent bien incapables d’ouvrir les livres de compte de la dictature. De toutes les manières, c’est le peuple qui paye l’addition.

 

L’organisation des élections pour la constituante participe d’une vaste offensive idéologique pour camoufler ces réalités.

 

La LGO appelle au boycott (voir ci-dessous) de ces élections en ces termes : « Ces forces contre révolutionnaires se sont mises d’accord sur l’organisation d’élections contraires aux mots d’ordre de la révolution pour étouffer les aspirations des masses populaires à l’émancipation, et de ce fait elles s’emploient à légitimer une opération électorale illusoire alors que les masses populaires n’accordent aucun intérêt à ces élections car ne répondant pas à leurs revendications en matière de droit au travail, de développement, de justice sociale, mais aussi la rupture avec les politiques répressives et les choix socio-économique impopulaires. »

 

Le nombre de listes en présence est sensé donner l’impression que les citoyens tunisiens ont le choix. Mais au fond, il n’y a qu’un choix qui leur permettra de finir ce qu’ils ont commencé en décembre 2010 : continuer la révolution.

 

Freddy Mathieu.

 

(1) Voir son interview vidéo en trois parties, réalisée par Little Shiva à l’occasion des six mois de la révolution, et mise en ligne sur le site de la LCR http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=2241&option=com_content&Itemid=53 ainsi que sur le blog de la LCR-Hainaut.

 

(2) Dernière minute : la LGO vient finalement de recevoir son habilitation. Note d’ESSF.

Publié dans International...

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