Vers la convergence des luttes... Oui, mais comment  ?

Publié le par NPA 06 Ouest

Alors que la plupart des mobilisations mènent la bagarre séparément, l’objectif de la convergence des luttes est de plus en plus souvent affirmé. Mais la mise en pratique, inspirée de l’expérience des LU-Danone en 2001, se heurte à de nombreux obstacles. Les comprendre, c’est nous permettre d’expérimenter les moyens concrets de les surmonter.

 

La question de la convergence des luttes est régulièrement mise en avant par de nombreuses mobilisations. L’aggravation de la crise et son cortège de fermetures d’entreprises, de licenciements et de plans sociaux, dans le privé comme dans le public, posent à nouveau cet objectif comme un enjeu décisif. Car le constat est sans appel : mener la lutte entreprise par entreprise, c’est bien souvent la certitude de la défaite. Et même si des équipes ont obtenu des victoires (Ford, SBFM…), celles-ci restent bien trop rares.

 

Le retour de la question

 

Dans les rangs anticapitalistes, la référence reste la mobilisation autour des LU-Danone, en 2001. Dans le contexte d’un gouvernement de gauche (gouvernement Jospin, ministres PCF et Verts), une vague de licenciements – appelés alors « licenciements boursiers » – déferle sur l’économie française. Les débuts de l’équipe jospinienne avaient été marqués par le renoncement concernant la fermeture de l’usine Renault de Vilvoorde (« sur le dossier Vilvoorde, ce n’est pas le gouvernement français qui décide ») et les suppressions d’emplois chez Michelin. Le groupe Danone, multinationale agroalimentaire, annonce en avril 2001, la fermeture de deux usines de production de biscuits LU à Calais et à Ris-Orangis. L’affaire est symptomatique à un double titre : les évolutions de la gauche, puisque Riboud, patron de Danone, s’est longtemps présenté comme un patron « social » ; et les évolutions du capitalisme où la question financière primait toujours plus sur les questions sociales et productives. À la suite d’un appel des salariéEs de LU, et avec l’appui de militantEs anticapitalistes, une mobilisation nationale se met en place. Malgré l’apathie, voire la franche hostilité des directions confédérales, ce mouvement aboutit à une manifestation nationale à Paris, le 9 juin 2001, avec comme mot d’ordre central l’interdiction des licenciements1. Le succès ponctuel d’alors conforta deux éléments d’analyse : il est possible de déborder les directions syndicales et les militantEs anti-capitalistes peuvent y jouer un vrai rôle ; d’autre part, en unifiant les secteurs en lutte, il est possible de peser sur la situation. Cette initiative a été interprétée comme la preuve pratique du « boulevard » qui s’ouvrait devant les révolutionnaires, dans ce contexte où des gouvernements de « gauche » dans la quasi-totalité de l’Union européenne abdiquaient face aux exigences financières, sacrifiant des milliers de salariéEs sur l’autel des progressions d’indices boursiers, ce que résuma fort bien Lionel Jospin : « l’État ne peut pas tout » !

 

De multiples difficultés

 

Depuis cet exemple, et parce que les attaques n’ont cessé d’augmenter, les appels à la convergence des luttes se multiplient. Au cours des dernières années, il y en eut plusieurs, venant d’horizons divers. D’un côté, l’initiative baptisée « l’Appel des appels », centré sur la question des services publics, part d’un constat similaire : plutôt que de se battre séparément, il faut frapper ensemble. Mais cette structure, productrice d’analyses, de débats et de propositions, n’est pas parvenue à dépasser le stade de la discussion pour enclencher une dynamique d’ampleur. De l’autre côté, il y a eu plusieurs tentatives, notamment autour de l’automobile, secteur le plus touché ces dernières années par les restructurations. Dans le cadre des bagarres de Continental, New-Fabris, Ford, Molex, Philips, Freescale, General Motors, etc. des initiatives ont été prises pour une telle convergence : manifestations communes à Châtellerault, Compiègne, Paris devant la Bourse, rencontres à Dreux et Bordeaux. La manifestation la plus importante a été organisée le 22 octobre 2009, à l’initiative essentiellement de la CGT, avec comme mot d’ordre « Pour l’emploi, contre les licenciements »2. Elle rassemblait des milliers de salariéEs et, place Denfert-Rochereau, Bernard Thibault eut bien du mal à couvrir les huées et les sifflets des Contis et des métallurgistes du Nord. Dans la foulée, le Collectif contre les patrons voyous et licencieurs tentera, sans succès, de fédérer les initiatives.

 

De nombreux éléments expliquent cette situation, qu’il faudra analyser en profondeur. Il n’existe pas aujourd’hui de boîte capable nationalement d’unifier le mécontentement et la mobilisation (le mythe « Boulogne-Billancourt » par certains aspects). L’étalement, dans le temps voire dans l’espace, complique la coordination des réflexions et des actions. En même temps, il n’existe pas de structures syndicales ayant la légitimité pour engager une telle dynamique. Les bureaucraties confédérales regardent souvent d’un très mauvais œil ces initiatives susceptibles de remettre en cause leur légitimité et leur rôle de lien entre les collectifs militants d’entreprise. Le recul sur les dernières années des oppositions internes aux grandes fédérations pèse également dans ce sens. Sur le plan politique, une organisation comme Lutte ouvrière justifie par la dégradation du rapport des forces et la faiblesse d’implantation des révolutionnaires son renoncement à s’engager dans cette voie.

 

Par ailleurs, entre 2001 et aujourd’hui, deux constats s’imposent, dont nous devons mesurer les conséquences. D’abord, le renforcement des offensives gouvernementale et patronale à partir de 2007, qui a permis d’infliger la défaite de 2010 sur les retraites, pèse sur les possibilités. Malgré notre volonté, à une échelle de masse, l’enseignement souvent retenu, c’est que l’on peut lutter massivement et perdre ! Ensuite, la plupart des fermetures de boîtes se sont produites chez les sous-traitants. À la différence de 2001 où des enseignes nationales, historiques (Danone, Michelin…) menaient la politique antisociale et donc polarisaient l’attention, l’enjeu est aujourd’hui relégué en périphérie des boîtes du CAC 40. Et quand les grandes entreprises procèdent à des réductions d’effectifs, ce sont les intérimaires et les CDD qui en sont les premières victimes.

 

Surmonter les obstacles

 

Si nous ne voulons pas que ce mot d’ordre reste une phrase creuse destinée aux conclusions d’articles enflammés de la presse ou de discours électoraux anticapitalistes, nous devons discuter concrètement des possibilités pratiques de mise en œuvre sur le terrain.

 

Dans un rapport de forces dégradé et une perte de confiance importante, nous devons tourner toute notre attention vers les initiatives capables de faire un pas en avant. Cessons de chercher la boîte nationale qui deviendra « le phare de la mobilisation ». Notre premier objectif doit être de reconstruire une cohésion et un réseau d’action d’abord au plan local. Lors des mobilisations sur les retraites, des initiatives unitaires ont été prises autour d’unions départementales CGT au Havre, à Rouen, à Clermont-Ferrand ou à Marseille. Animés par des militants combatifs avec l’appui d’équipes syndicales d’entreprises également à la pointe du combat, ces collectifs ont multiplié les actions locales, les soutiens aux entreprises en grève, la popularisation de la lutte. Une éphémère coordination nationale s’est même mise en place. Les luttes des raffineries, à Dunkerque, puis dans l’ensemble du secteur, auraient également pu servir à ce moment-là de point de départ unificateur pour leur double signification : pour l’emploi et contre la répression. Des modes d’action complémentaires de l’indispensable arrêt de travail, qui bloque la production, peuvent aussi être un instrument fédérateur, dans lequel les équipes apprennent à se connaître : blocage de zones industrielles dans lesquelles triomphe l’isolement social et syndical, de carrefours routiers ou de zone de plateformes de transport et de logistique, de plateformes portuaires...

 

Il n’en reste pas moins que la voie n’est pas royale. À Fralib, Goodyear, Fonderies du Poitou, Honeywell, M-real, etc., la convergence est perçue comme une nécessité mais pas comme une possibilité. La colère sociale doit balayer les réticences, les hésitations, les renoncements. Elle doit se construire avec le soutien des structures syndicales les plus combatives et dans le même temps mettre en place des formes d’auto-organisation dont les assemblées générales, les intersyndicales, les comités de soutien ne sont que des embryons.

 

La reprise de la production, esquissée chez Philips, en débat chez Fralib, posée en alternative à chaque fois que les patrons décident de fermer un site constitue un deuxième enjeu décisif. Car notre volonté de construire une autre société est indissolublement liée à la prise en main de la production et de la gouvernance de l’ensemble de la société, questions politiques centrales dans cette période où les interrogations mènent plus souvent à des renoncements qu’à des engagements militants.

 

Robert Pelletier et Henri Clément.

 

1. Pour plus de détails, on pourra par exemple consulter l’article de François Ollivier paru dans Rouge n° 1927, 14 juin 2001 : http://orta.dynalias.org/archivesrouge/article-rouge?id=5093

 

Sur cette mobilisation, voir les articles de Robert Pelletier et Dominique Mezzi dans Tout est à nous ! hebdo n° 27, 22 octobre 2009.

Publié dans Social - société...

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