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Publié le par NPA 06 Ouest

Avec la chute du Mur et l’écroulement du bloc de l’Est, la bourgeoisie allemande a remporté une victoire historique. Après avoir échoué à deux reprises dans ses tentatives de s’assurer par des moyens militaires l’hégémonie sur le continent, c’est la voie de l’alliance avec les États européens occidentaux qui fut empruntée sous le chancelier Adenauer2. Cela supposait la destruction de l’État prussien avec son élite protestante issue des Jun-kers (aristocrates et propriétaires terriens), l’orientation vers l’Ouest avec soumission aux États-Unis et par là même la consolidation de la division allemande3, ainsi que la montée en puissance de la bourgeoisie, surtout catholique, en République fédérale allemande (RFA). La division du mouvement ouvrier sous la République de Weimar entre le SPD et le KPD4 a trouvé son prolongement dans la division de l’Allemagne. Le mouvement ouvrier sur le territoire de la République démocratique allemande (RDA) fut définitivement « soviétisé ».

 

Le choc de la réunification

 

Le général britannique Hastings Lionel Ismay résumait dans une formule lapidaire les raisons de la création de l’Otan : « conserver les Américains à l’intérieur, les Russes à l’extérieur et maintenir les Allemands en bas ». Depuis la fin des années 1950 et dans le cadre du traité de Rome (qui a institué l’Union européenne en 1957), la RFA s’est relevée en tant que puissance économique dirigeante en Europe, tandis que, sur le plan politique, elle devait céder le pas à la France. Après la chute de l’URSS et des « démocraties populaires » qui lui étaient liées, la fin du partage politique du continent a énormément accru le pouvoir du capital et de l’État allemands. À partir d’un État divisé, en première ligne lors de la guerre froide, naquit et se développa une puissance européenne, par l’annexion de la RDA et ensuite par la création de l’euro comme monnaie commune.

 

Mais la voie de la réunification fut très difficile. Il n’existait pas de modèle pour procéder à l’absorption d’un pays tout entier, et la chute du bloc de l’Est avait complètement surpris la bourgeoisie et tous les partis politiques. Les conditions de l’annexion de la RDA conduisirent à une submersion du pays par les produits de l’Ouest et à la destruction de la plus grande partie de l’industrie locale, sur fond d’espérances irréalistes de la population. De plus, les marchés s’effondrèrent pratiquement complètement. On créa alors un organisme de privatisation et de liquidation, la Treuhand, qui a « vendu » les entreprises est-allemandes pour 300 milliards d’euros au capital de l’Ouest, de telle sorte que la caisse de l’État eut à supporter un déficit d’environ 135 milliards (une société du même type doit maintenant être mise sur pied en Grèce pour vendre la propriété de l’État !). La volonté de faire supporter une partie des coûts de l’annexion aux régimes sociaux (sécurité sociale, retraites, chômage) conduisit bientôt à une crise de ces caisses et à des mesures de restriction. Tout cela cache un énorme « coup de filet » au profit des riches de l’Ouest à qui appartiennent aujourd’hui environ 80 % de toute la propriété (biens immobiliers, moyens de production, etc.) de l’ancienne RDA. C’est là l’origine du maintien d’une attitude critique de la plupart des gens de l’Est vis-à-vis des gens de l’Ouest5. Plus de la moitié des 9, 5 millions de salariés est-allemands ont perdu leur emploi. En l’espace de trois ans, un chômage de masse s’est développé là où la sécurité de l’emploi était la règle. Seules les personnes âgées furent en partie satisfaites dans la mesure où leur temps d’activité fut calculé et transposé dans le système de l’Ouest et où elles purent recevoir, comparativement, des retraites élevées.

 

Par ailleurs de nombreuses entreprises publiques furent privatisées, néolibéralisme oblige ! La poste, les télécommunications et les chemins de fer furent transformés en sociétés anonymes et durent se lancer dans la compétition mondiale. De grandes entreprises, dans l’automobile, la chimie et les finances, ont fusionné avec des sociétés étrangères pour pouvoir exister au niveau international (la plus connue est la fusion de Daimler-Benz et de Chrysler, qui a échoué en l’espace de dix ans. Même chose pour BMW et Rover). Ainsi en est-on arrivé à des investissements massifs dans les pays nouvellement industrialisés6 (Russie, Chine, Brésil, Inde, Afrique du Sud, etc.). En particulier, les échanges avec la Chine se sont développés et atteignent maintenant presque le volume du commerce avec les USA.

 

« Le Christianisme prêche la pauvreté, le SPD l’impose »

 

En 1996, Kohl et le capital essayèrent d’imposer trois jours de carence dans l’indemnisation du congé maladie ; cependant les mobilisations des syndicats ont fait échouer cette tentative et ont conduit lors des élections au Bundestag en 1998 à la victoire de l’alliance rouge-verte (SPD et Verts), menée par Schröder et Fischer. Ceux-ci ont cru, à la suite de Bill Clinton, à une forte reprise s’appuyant sur la carte à puce, internet et les énergies renouvelables. Ils annoncèrent la « modernisation » du pays associée à la « justice sociale ». Confrontés à l’explosion de la bulle internet en 2002 et à un chômage de masse atteignant le seuil des 5 millions de sans-emploi, Schröder et Fischer ont changé brusquement d’orientation, et imposé « l’Agenda 2010 ».

 

Deux idées force sous-tendent ce programme néolibéral : d’une part, la baisse des taux de profit étant due à des coûts salariaux trop élevés, il faut les réduire. D’autre part, il existe un gisement d’acti-vités socialement utiles, tels que les services à domicile à la personne, qui ne sont pas effectuées parce qu’elles coûtent trop cher. Pour ces salaires au-dessous du minimum vital, l’État versera un complément. Le gouvernement « rouge-vert » engagea donc une réforme du marché du travail et des prestations sociales, matérialisée par une série de lois (les lois Hartz). Le bilan est catastrophique : extension des emplois précaires, baisse des prestations sociales, montée de la pauvreté et des inégalités. 8 millions de personnes environ vivent sous le régime « Hartz iv »7 (369 euros plus le loyer), environ un quart de celles-ci sont des enfants. À Berlin et dans certaines régions proches de la Pologne, un quart de la population vit de ce minimum social. Sur ces 8 millions, il y a 1, 5 million de « travailleurs pauvres percevant des aides », dont le salaire se trouve en dessous du minimum social malgré un emploi à plein temps.

 

Le programme d’appauvrissement de Schröder et Fischer a eu des conséquences énormes sur la compétitivité de l’économie allemande : si dans les années 1990 l’excédent des exportations s’élevait au total à 90 milliards d’euros, il a atteint 1 200 milliards entre 2001 et 2010 grâce à l’introduction de l’euro. Pendant plus d’une décennie, l’Allemagne fut la championne du monde des exportations, pour être dépassée en 2009 par la Chine.

Pour la première fois dans l’histoire de l’Allemagne, les salaires ont nettement baissé en période de croissance : en pouvoir d’achat, ils se trouvent selon l’Institut allemand de l’économie (proche du patronat) en 2010, à 7, 4 % en dessous du niveau de l’année 2008.

 

Le SPD a cependant payé cher pour l’Agenda 2010 de Schröder : il a perdu les élections au Parlement en 2005. Le nombre d’adhérents du parti a diminué d’un tiers (de 800 000 à 550 000).

 

Il y avait eu, surtout en Allemagne de l’Est, des mobilisations de masse (manifestations du lundi) contre l’Agenda 2010. Les ailes gauches des syndicats Ver.di (commerce et services) et IG Metall (métallurgie) créèrent, avec d’autres forces de gauche autour de l’ancien chef du SPD, Oskar Lafontaine, et avec des courants de la gauche radicale, la Wahlalternative Arbeit und soziale Gerechtigkeit (WASG, Initiative électorale travail et justice sociale). Celle-ci s’est ensuite unie avec le parti de l’Est, le Partei des demokratischen Sozialismus (PDS, Parti du socialisme démocratique)9, au sein de Die Linke, en vue des élections au Bundestag de 2005. La grande coalition formée après les élections de 2005 entre la CDU/CSU et le SPD sous Angela Merkel poursuivit la politique de Schröder. La TVA fut relevée de 16 à 19  %, les lois Hartz iv furent encore renforcées pour les jeunes de moins de 25 ans, et surtout la retraite à 67 ans entra en vigueur. Un ancien président du SPD exprima en ces termes sa conception de la démocratie : « Il n’est pas honnête de mesurer les hommes politiques à leurs promesses électorales ». Lors des élections au Bundestag de 2009, le SPD atteignit – après quatre ans de grande coalition – tout juste 23 %, son plus mauvais score depuis un siècle.

 

La crise mondiale

 

À partir de 2008 et de la faillite de Lehman-Brothers, les gouvernements furent confrontés à la crise financière et économique qui conduisit en Allemagne à une contraction de 5, 1 % de l’économie. Une série de banques, d’abord la Banque industrielle allemande (IKB) de Düsseldorf et ensuite principalement la Hypo Real Estate de Munich (une filiale de la Hypo Vereinsbank de Bavière), ainsi qu’une série de banques régionales, durent être sauvées par des milliards d’euros d’aides (480 milliards d’euros ont été mobilisés pour tenter de circonvenir la crise). Beaucoup de banques allemandes s’étaient abondamment approvisionnées en titres américains « pourris ».

 

Les entreprises touchées par la crise ont pu payer aux travailleurs des indemnités de chômage partiel pour éviter les coûts de licenciements et d’embauches très élevés. Fin 2010, les coûts réels du sauvetage des banques atteignaient déjà 39 milliards d’euros10.

 

Le niveau de production d’avant la crise a été rattrapé, en mai 2011. Car la croissance a été de 3, 7 % en 2010 et de 2, 9 % en 2011 et le nombre officiel des chômeurs a reculé d’environ 800 000 depuis 2007. Il y a évidemment aussi des raisons démographiques à cela : les enfants du « baby boom » partent en retraite. Le sauvetage des banques et la croissance furent cependant achetés par une augmentation de l’endettement de l’État d’environ 22 % à 83 % – soit 2 000 milliards d’euros. Cependant, en raison de la bonne conjoncture, l’Allemagne, contrairement à la France, pourra en 2011 respecter le critère de Maastricht d’un maximum de 3 % de déficit budgétaire, rapporté au PIB. C’est l’une des raisons qui expliquent l’influence prépondérante de Mme Merkel lors des conférences européennes. Mais en 2012, la croissance devrait passer au-dessous de 1 % ; il est même question d’un retour vers la récession.

Malgré des protestations au sein de la coalition libérale-conservatrice arrivée au pouvoir en 2009, Angela Merkel a continué sur la lancée de la politique de l’alliance rouge-verte, ou plus exactement de la grande coalition. La plupart des projets, surtout de nouvelles baisses d’impôts pour les riches, comme le réclament les libéraux du FDP depuis des années, pourraient ne pas voir le jour vu la profondeur de la crise. La réduction des effectifs de l’armée – et sa transformation en une sorte de « force d’intervention rapide » pour la sécurité des livraisons des matières premières en Allemagne – fut conduite sans grand débat dans le parti sur ordre d’en haut. Il y a peu de temps, de telles modifications n’auraient pas été tolérées dans la CDU, ni par une partie significative du SPD, en particulier du fait des pertes d’emplois consécutives aux fermetures de casernes. Pour ce qui est de la politique familiale – terrain traditionnel des conservateurs – la CDU a dû accepter qu’à l’Ouest les places de garderie soient largement développées. En effet, les entreprises – compte tenu de la réduction du chômage – veulent de moins en moins renoncer au travail des femmes. La question de la compatibilité de l’éducation des enfants et de l’activité salariée se pose de façon toujours plus aiguë. Enfin la notion de salaire minimum fait l’objet de discussions : fait nouveau, les syndicats, Die Linke et même maintenant le SPD sont pour. Même si les représentants des moyennes entreprises y opposent leur credo néolibéral (« mieux vaut un mauvais travail que pas de travail du tout »), les mauvais sondages amènent la CDU à infléchir sa position. Merkel a réalisé la principale rupture avec le programme de la CDU au début de l’été 2011, lorsqu’elle a reprit la politique énergétique rouge-verte d’abandon de l’énergie nucléaire et de réorientation vers les énergies renouvelables. Pourtant huit mois plus tôt, elle avait imposé, avec le FDP, une prolongation de 20 ans de la durée de vie des centrales nucléaires, dans l’intérêt des quatre grands groupes qui dominent le marché de l’électricité. Cependant l’ampleur des manifestations de masse à la suite de Fukushima l’amena à modifier son point de vue.

 

En l’espace d’une vingtaine d’année, l’ensemble du modèle économique et social que l’on appelait « capitalisme rhénan » a été bouleversé en profondeur. Les évolutions du système industriel, le poids accru des logiques financières et la réduction des acquis sociaux sont en train de faire évoluer les repères politiques traditionnels, créant une situation riche de nouvelles potentialités.

 

Paul B. Kleiser1.

Traduit par Dahlia Moreau.

 

1. Paul B. Kleiser est membre de l’Internationale sozialistische linke (ISL, Gauche socialiste internationaliste, l’une des deux fractions publiques de la ive Internationale en RFA) et du « courant anticapitaliste » de Die Linke.

2. Konrad Adenauer, premier chancelier de la RFA de 1949 à 1963, est considéré comme l’un des artisans, avec De Gaulle, du couple franco-allemand.

3. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’Allemagne fut divisée en deux États : la République fédérale d’Allemagne (RFA), capitaliste et membre de l’Otan, et la République démocratique allemande (RDA), dans l’orbite de l’URSS et avec une économie étatisée.

4. SPD : parti social-démocrate, KDP : parti communiste.

5. Ce phénomène, baptisé « Ostalgie », a bien été retranscrit par Wolfgang Becker dans son film Good bye Lenin (2003). Ce sentiment est le produit de l’effacement complet de l’histoire des populations de l’Est, et de leur marginalisation toujours marquée, même si elle s’est estompée. Encore aujourd’hui, plus de 20 ans après la réunification, près de 19 % de la population de l’Ouest ne se sont jamais rendus dans l’un des Länder de l’ex-RDA !

6. Schröder a ainsi utilisé ses bonnes relations avec Poutine pour devenir l’administrateur de Nordstream, la société du gazoduc qui traverse la Baltique.

7. La loi Hartz iv est la quatrième étape de la réforme du marché du travail menée en Allemagne par le gouvernement Schröder en 2003-2004. Pour plus de précision, voir l’article de Bertold du Ryon, Allemagne : du modèle social à l’enfer salarial, dans ce numéro.

8. Frankfurter Allgemeine Zeitung, 6 novembre 2011.

9. Le PDS est l’héritier réformé de l’ancien parti dirigeant de la RDA, le SED.

10. Süddeutsche Zeitung, 14 octobre 2011.

Publié dans International...

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