La répression syndicale est un élément omniprésent dans les relations de travail en France. Faire taire les syndicalistes et les salariés qui troublent le climat serein nécessaire à l’exploitation, est une conception particulière des relations sociales en France. Pourtant, elle est ignorée, tue, écartée, admise. Cette note de la Fondation Copernic vise à relever le défi : mettre le projecteur sur cette pratique courante, l’analyser, proposer quelques pistes pour s’y opposer et suggérer les bases d’un observatoire unitaire de la répression syndicale.
La répression est mal cernée : l’élément le plus visible en est sans doute le nombre, recensé par les inspecteurs du travail, d’éluEs et mandatéEs licenciéEs chaque année et dont le licenciement fait l’objet d’une procédure spéciale. Plusieurs cas emblématiques mettent régulièrement au grand jour cette pratique patronale qui concerne des milliers de militantEs supportant petits harcèlements quotidiens, retards de carrière, licenciement, procès…
Cette répression structurelle ne peut être comprise qu’en y intégrant son complément, la promotion d’un dialogue social qui peine en France à trouver sa place. La répression agit alors comme une pression permanente pour pousser le syndicalisme à s’inscrire dans ces relations, en excluant les syndicalistes rebelles, voire en réprimant un syndicalisme combatif par une discrimination collective. Autant d’éléments qui obligent le mouvement syndical à consacrer une énergie importante à sa propre défense, au nom du droit des salariés à s’organiser.
Les militantEs et sections syndicales qui résistent restent isoléEs, avec souvent pour seule issue le recours juridique. Les grandes centrales syndicales, qui ont toutes un secteur juridique, n’en font pas un objet de campagne publique, alors que ce droit est essentiel à l’expression et à la revendication. Cette proposition d’un observatoire de la répression syndicale ne pourra naître qu’en étant reprise par l’ensemble du mouvement syndical et social, pour que cesse ce déni démocratique.
L-M. B.
La question du rôle et de la fonction d’un parti anticapitaliste reste un débat ouvert. Alors que les événements actuels semblent marginaliser son rôle, le petit ouvrage publié par les éditions Entremonde est une invitation à poursuivre la discussion, en faisant un détour par le conseillisme.
Plusieurs événements concourent à réactualiser la notion de parti politique : les primaires socialistes comme le mouvement des Indignés, en faisant appel à la mobilisation directe des citoyens, tendent, chacun à leur manière, à une mise en cause de l’activité des partis. Les hommages rendus à notre camarade Léonce Aguirre sont eux-mêmes l’occasion de reprendre ce débat depuis les origines1. Dans ce contexte, le petit livre de l’éditeur genevois Entremonde ne peut manquer d’attirer l’attention, avec son titre évocateur. Considéré comme un des théoriciens de la gauche conseilliste, Rühle fut député social-démocrate et membre du Spartakusbund, ainsi que du Parti communiste allemand (KPD) qu’il quitta pour fonder le Parti communiste ouvrier d’Allemagne (KAPD). Le texte qui donne son titre à ce recueil a d’ailleurs été rédigé à l’occasion de la fondation de cette nouvelle organisation, en 1920. Centralement, c’est une critique vigoureuse du parlementarisme et de la politique électorale du KPD, présentée comme électoraliste :« Le KPD est devenu un parti parlementaire comme les autres partis. Un parti du compromis, de l’opportunisme, de la critique et de la joute oratoire. Un parti qui a cessé d’être révolutionnaire »2. C’est notamment autour de cette question qu’avec d’autres militants Rühle polémique avec Lénine, qui leur répond à la même époque avec Le gauchisme, maladie infantile du communisme. Ces militants dits conseillistes réfutent le rôle directeur et central du parti dans l’activité révolutionnaire : « Selon la méthode révolutionnaire de Lénine, les chefs sont le cerveau des masses. Possédant l’éducation révolutionnaire appropriée, ils sont à même d’apprécier les situations et de commander les forces combattantes. Ils sont des révolutionnaires professionnels, les généraux de la grande armée civile. Cette distinction entre le cerveau et le corps, entre les intellectuels et les masses, les officiers et les simples soldats, correspond à la dualité de la société, de classe, à l’ordre social bourgeois »3. Si la critique est aussi radicale, c’est que l’accent mis sur le rôle du parti tend à vider de son sens la principale invention des mouvements révolutionnaires du débuts du xxe siècle, les conseils :« L’organisation d’usine, le système des conseils, telle est l’organisation authentique de la révolution, qui doit remplacer tous les partis et tous les syndicats »4. L’ouvrage tout entier, dont la moitié est constituée du long texte de présentation de Paul Mattick, est une charge contre le léninisme, le bolchevisme et le stalinisme assimilés sans distinction aucune, comme le montre le titre de l’autre texte : La lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme. Au-delà des formules provocatrices, nombre de critiques formulées par Rühle et Mattick touchent juste : sur le parlementarisme, l’activité syndicale, la discipline interne. Deux points en particulier méritent toute notre attention. D’une part, le fait que la théorie du parti bolchevique était déterminée par le cadre social et historique d’intervention du POSDR5, avec une direction en exil et en butte à une répression acharnée, et un militantisme dans la clandestinité. Les deux militants conseillistes ont raison d’insister sur le fait que cette théorie n’est pas adaptée aux pays capitalistes avancés de l’Europe de l’Ouest par exemple. D’autre part, ils ont raison d’insister sur le rôle essentiel des conseils comme instruments du pouvoir et de la démocratie prolétarienne. Ce pouvoir ne peut être inféodé à la politique du parti, parce que « la révolution est l’affaire politique et économique de la totalité de la classe prolétarienne »6. Malgré tout, ce cadre théorique recèle de nombreuses faiblesses. Critiquant le « nationalisme » bolchevique, Mattick et Rühle raisonnent exclusivement sur la base de la situation allemande. De même, il est frappant qu’ils n’intègrent à aucun moment la dimension de la répression bourgeoise, qu’il s’agisse de la guerre civile en Russie ou de la répression sanglante de la révolution allemande. On a l’impression, par moments, que l’échec provient d’un manque d’audace et de dynamisme révolutionnaires. Paul Mattick, cependant, revient prudemment sur cette question : « De plus en plus de gens, partant des prémices que les “conditions objectives” de la révolution étaient mûres, expliquaient l’absence de la révolution au moyen de “facteurs subjectifs” tels que le manque de conscience de classe et le manque de compréhension et de caractère de la part des ouvriers »7.
Malgré de très nettes faiblesses et un côté un peu fouillis, la lecture stimulante de ce petit ouvrage permet de réaffirmer qu’un parti politique ne saurait être autre chose qu’un simple outil et que toute l’attention de ses militantEs doit être tournée vers les dynamiques profondes qui traversent les couches populaires, les freinent ou les mettent en mouvement, afin de pouvoir militer avec le plus grand nombre. Et qu’il ne saurait y avoir de restriction à l’exercice de la démocratie et de la libre critique !
Henri Clément.
1. Plusieurs textes de notre camarade de cet article ont été mis en ligne sur le site “http://www.europe-solidaire.org/ 2. La révolution n’est pas une affaire de parti, p. 84
3. ibid, p. 64
4. ibid, p. 69
5. Parti ouvrier social-démocrate de Russie
6. ibid, p. 87 ibid, p. 43
Le dernier ouvrage de L. Gill, militant politique et syndical canadien de la première heure et enseignant d’économie à l’Université de Québec à Montréal, est paru. Ce petit livre devrait intéresser les anticapitalistes, et plus généralement les opposants au paiement d’une dette publique « 100 % illégitime ». Une démonstration en trois temps.
De la crise de la dette privée à la crise de la dette publique
Le premier chapitre revient sur l’étape actuelle de la crise. Son titre résume le propos : « du sauvetage des banques par les États au pillage des peuples et des États par les banques »...
L’auteur montre comment les recettes utilisées pour sortir du krach dit de « la nouvelle économie » ont abouti à la crise dite des subprimes, puis aux faillites en série d’institutions financières (Lehman Brothers, etc.), obligeant les États à intervenir et à endosser les dettes de ces institutions. Ainsi « de 2007 à 2009, l’endettement moyen des administrations publiques des pays avancés du G20 est passé de 78 % à 97, 5 % du PIB et le FMI prévoit qu’il atteindra 115 % en 2016 »...
En toile de fond de la crise actuelle, l’auteur évoque une « accumulation sans entraves d’un capital volatil caractérisé par la complexité et l’opacité de ses composantes », un processus rendu possible par les politiques néolibérales suivies depuis 1979. À la suite de François Chesnais, Gill insiste sur les conséquences du déploiement d’un système bancaire occulte (« shadow banking ») et incontrôlé. Une évolution favorisée par la titrisation des dettes, c’est-à-dire la transformation des dettes en produits financiers de plus en plus complexes dont une partie échappe aujourd’hui au bilan des banques.
Monnaie, crédit
Dans un second temps, Gill aborde la question de la monnaie et des conditions dans lesquelles opère le capital financier. Au-delà de rappels théoriques, il démontre que face à une crise dont personne ne nie ni l’ampleur ni la dimension financière, rien de crédible n’a été fait pour tenir la finance sous contrôle.
Notamment, les diverses normes encadrant l’activité bancaire (Bâle III....) s’avèrent bien peu contraignantes. Il est à ce propos dommage que Gill n’ait pas expliqué les causes d’un tel état de fait, à savoir qu’un retour au mode de contrôle du capital financier qui avait cours lors des « 30 glorieuses » n’est pas concevable.
Enfin, l’auteur décrit et insiste aussi sur le développement et le mouvement autonome du capital fictif (essentiellement composé de titres divers). C’est l’hypertrophie de la finance qui explique largement l’extrême faiblesse systémique du système capitaliste actuel, la succession de crises.
L’impasse monétaire internationale
Dans le dernier chapitre, Gill revient sur la crise non résolue depuis 1971 du système monétaire international. C’est sans doute le grand intérêt de l’ouvrage – ces aspects étant quasiment ignorés par ailleurs.
On sait en effet que le 15 août 1971, le président Nixon annonça l’inconvertibilité du dollar par rapport à l’or, en d’autres termes la fin du système financier dit de Bretton Woods, qui prévalait depuis 1945. En tout cas, depuis cette date, on est entré dans un période de désordres monétaires extrêmes, accompagnant le déclin relatif de l’impérialisme US.
Pour en finir avec ce désordre et ses conséquences (notamment les spéculations en tous genres), il faudrait une monnaie internationale, ainsi que Keynes l’avait déjà préconisé sans succès en 1944. Mais tout montre que la tâche demeure hors de portée pour des bourgeoisies en crise récurrente.
Un point de vue anticapitaliste
L’auteur conclut en relevant deux questions cruciales.
La politique de transfert des créances privées vers la collectivité est justifiée par le fait que les banques sont désormais « trop grosses pour faire faillite ». Mais dans ces conditions, peut-on laisser de telles institutions aux mains de capitalistes privés, tenant alors toute la société en otage? Poser la question, c’est évidemment y répondre.
Par ailleurs, on ne peut que suivre l’auteur lorsqu’il insiste sur l’illégitimité de la dette publique, dans laquelle il voit « le résultat de la complaisance de l’État envers l’évasion et l’évitement fiscaux et des réductions d’impôts accordées aux entreprises et aux nantis de la société ».
Que dire de plus, sinon qu’il faut lire ce livre, l’utiliser dans l’action politique ? Il ne fait d’ailleurs aucun doute que tel était l’objectif de Gill en l’écrivant !
Pascal Morsu.
S’inspirant d’une proposition similaire avancée voici plus de 30 ans par le collectif écologiste Adret (Travailler deux heures par jour, Le Seuil, 1977), le collectif altermondialiste basque Bizi ! (« vivre ! » en basque) suggère dans ce petit livre des révisions encore plus radicales des modes de vie, à l’échelle de ce pays-ci.
Il suppose (c’est une de ses limites) qu’on puisse faire abstraction des interdépendances établies par la mondialisation et d’une multitude d’autres contraintes qui ne sont pas davantage évoquées, ou peut-être encore (ce qu’il ne précise pas) que le mode de production capitaliste ait été universellement aboli.
Que s’agirait-il de faire pour aboutir à cette réduction enviable du travail contraint ?
De la quarantaine de milliards d’heures ouvrées qu’on enregistre annuellement en France, retrancher tout ce qui est inutile, imbécile, voire nuisible à la société comme à l’environnement, répartir équitablement les revenus, et par une politique de « décroissance » et de gains de productivité, en venir à un minimum d’une dizaine de milliards d’heures annuelles, laissant tout le temps voulu aux activités non contraintes permettant l’épanouissement des individus.
Ceux-ci se répartiraient équitablement ce temps de travail contraint, entre 16 et 74 ans, ce qui porterait la population active de 25 à 42 millions et quelque de « citoyens travailleurs », astreints à ne travailler qu’une heure par jour, ou cinq heures par semaine, sauf périodes de congés payés.
De la sorte, « la richesse serait partagée entre tous les membres de la communauté en échange d’une part de travail nécessaire à sa production (pour ceux qui en auraient les capacités). »
Les auteurs de l’ouvrage ont bien conscience d’être ici « dans l’utopie », mais la plus décisive qui soit : « Travailler moins pour vivre autrement, c’est l’utopie qui a permis les luttes sociales, que les luttes sociales ont essayé de construire, et à laquelle nous croyons aujourd’hui ».
Gilles Bounoure.
Asphodèle éditions, 64 pages, 8 euros.