Aux sources du polpotisme (par Raoul Marc Jennar)...
Hier, lundi 14 septembre, j’ai déposé comme expert devant la Chambre de première instance des Chambres extraordinaires dans les tribunaux cambodgiens, cette juridiction spéciale née d’un accord entre l’ONU et le Gouvernement du Cambodge pour juger les dirigeants Khmers rouges. Voici le texte de ma déposition.
"A défaut de vérité, on trouvera des instants de vérité, et ces instants sont en fait tout ce dont nous disposons pour mettre de l’ordre dans ce chaos d’horreur." Hannah Arendt
Procès de Kaing Guek Eav, dit Duch : Déposition du Dr Raoul Marc Jennar devant la Chambre de première instance.
Monsieur le Président,
Madame et Messieurs les membres de cette Chambre de première instance,
1- C’est avec une grande émotion que j’interviens à cette barre. Emotion parce que je suis conscient du caractère historique de ce procès. Emotion parce que nous n’évoquons pas seulement des faits historiques, mais parce qu’il s’agit de vies et surtout de morts, de souffrances incommensurables et, au total, de l’apparition, encore une fois, de la barbarie, alors que ma génération fut bercée par le « plus jamais ça » prononcé par Sir Hartley Shawcross, le procureur général britannique, dans son réquisitoire final devant le tribunal de Nuremberg. Aussi, permettez-moi, en préalable, de m’incliner devant la mémoire des victimes du Kampuchea démocratique et d’exprimer ma sympathie et ma compassion à l’égard des survivants.
2- Le totalitarisme de droite a été jugé à Nuremberg et à Tokyo. Le totalitarisme invoquant des valeurs de gauche n’avait jusqu’ici fait l’objet d’aucun procès. Voici donc le premier et probablement le seul tribunal où vont être jugés les crimes d’un totalitarisme appliqué au nom de l’émancipation des peuples.
3- Je ne suis pas de ceux qui confondent les idéologies et les renvoient dos à dos. Les racines du communisme n’ont rien de commun avec celles du fascisme ou du militarisme. Mais lorsque les porteurs d’une idéologie font le choix de contraindre plutôt que de convaincre, ils se retrouvent dans le recours à des méthodes identiques et dans une commune aptitude à détruire la volonté des individus et la dignité qui est en chaque être humain.
4- Il s’agit donc ici et maintenant de juger ce qu’il conviendrait à mes yeux d’appeler le polpotisme et de vérifier en quoi la mise en œuvre de cette variante cambodgienne de l’idéologie communiste a conduit à une barbarie qui justifie les qualifications de crimes contre l’humanité et de violation grave des Conventions de Genève.
5- Juger donc. Mais juger, n’est-ce pas d’abord comprendre et expliquer ? N’est-ce pas la vertu première de la Justice que d’expliquer les comportements afin d’offrir à la société les raisons et les moyens d’éviter leur répétition ? Jamais mieux qu’aujourd’hui, au Cambodge, ne s’applique avec pertinence la terrible phrase de Primo Levi, un survivant d’Auschwitz , « qui ignore son passé se condamne à le revivre ».
6- Expliquer pour comprendre. Et comme François Bizot l’a fort bien déclaré ici même, « essayer de comprendre ne signifie pas pardonner ». Tel sera donc mon propos.
7- Je suis, Monsieur le Président, proposé comme témoin-expert par la défense, mais je tiens à déclarer que je ne suis pas ici pour défendre un système qui ne m’inspire que de l’horreur. Je suis ici, et c’est ce à quoi je vais maintenant m’efforcer, pour tenter d’expliquer un système totalitaire qui conduit à la barbarie. Je suis ici pour m’efforcer de présenter, selon les termes de la décision de votre Chambre, « les fondements théoriques et pratiques du régime de terreur instauré par le PCK et ses modalités d’application, en précisant dans quelle mesure les autorités de l’époque ont usé de cette terreur pour diriger le pays et en évoquant les conséquences de ce système sur les comportements humains« .
8- J’ai accepté le souhait de la défense de venir devant vous à deux conditions : que je garde une totale liberté d’expression et que je puisse rencontrer l’accusé. Je ne crois pas avoir besoin de préciser que ma parole est libre. Par contre, il me paraît nécessaire de souligner la pleine coopération de l’accusé qui a répondu à toutes les questions que je lui ai posées à l’occasion des entretiens que j’ai eu avec lui pendant près de six mois.
9- Je forme le vœu que mes explications aideront à comprendre ce qu’a si généreusement reconnu Van Nath, une des victimes de Duch, à savoir comment un bourreau se retrouve, lui aussi, d’une certaine manière, victime du système qu’il sert.
10- Un système. Car, vous en conviendrez, il s’agit tout autant de juger ce système que ceux qui en ont été les exécutants. Il n’est pas possible d’ignorer qu’on se soit trouvé au Cambodge en présence, de la part d’un petit groupe d’hommes et de femmes, d’une conspiration criminelle pour asservir tout un peuple à une organisation décidée à imposer la plus totale forme d’aliénation qu’une société humaine ait jamais eu à subir. Cette conspiration a pris naissance dans l’adhésion de ce petit groupe, qui a fourni les futurs dirigeants du Kampuchea Démocratique, à une idéologie qui au nom de l’émancipation des peuples s’est traduite par une des formes les plus implacables de la servitude.
Les antécédents idéologiques...
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