"Crises d’hier et d’aujourd’hui"...
"Crises d’hier et d’aujourd’hui" par Daniel Bensaïd
Ce texte constitue la seconde partie de l’introduction de Daniel Bensaïd au recueil de textes de Marx sur les crises publié chez Demopolis : Karl Marx, Les Crises du capitalisme, Paris : Demopolis juin 2009, 206 pages, Prix : 14 €, ISBN : 978-2-35457-031-6.
Voir aussi la première partie de cette introduction Marx et les crises
« Si vous échouez, le changement rationnel sera gravement compromis dans le monde entier, et la solution sera renvoyée à l’issue de l’affrontement entre l’orthodoxie et la révolution. »
J.M. Keynes à F.D. Roosevelt, New York Times, 31 décembre 1933.
Ce n’était donc qu’un rêve ! Ce rêve d’une « mondialisation heureuse » (Alain Minc !) « s’est brisé » (sic), avouait Nicolas Sarkozy dans son discours du 25 septembre 2008 à Toulon. Il a même viré au cauchemar. Au moment de payer la note de la débâcle financière, les responsabilités s’effacent dans un « on » mystérieux, aussi anonyme que les sociétés du même nom : « On a caché les risques toujours plus grands… ; on a fait semblant de croire qu’en mutualisant les risques on les faisait disparaître… ; on a laissé les banques spéculer sur les marchés au lieu de faire leur métier… ; on a financé les spéculateurs plutôt que les entrepreneurs… ; on a laissé sans aucun contrôle les agences de notation et les fonds spéculatifs… ; on a soumis les banques à des règles comptables qui ne fournissent aucune garantie pour la gestion des risques… » Le réquisitoire est accablant. Mais qui est ce « On » aussi puissant qu’innommable ? Quel est ce social killer masqué qui a méthodiquement dérégulé les marchés et débridé la spéculation ? Il a fallu pour cela beaucoup d’énergie et de volonté de la part des pouvoirs politiques, de droite et de gauche, depuis un quart de siècle.
L’indignation vertueuse devant l’immoralité de la spéculation n’est pas nouvelle. S’inspirant de la faillite du Crédit immobilier en 1864 et de l’Union générale en 1890, Zola évoque déjà, dans L’Argent, « le mystère des opérations financières », les « secousses périodiques qui sont comme les maladies de la Bourse », ou encore « l’épidémique folie de la danse des millions ». Il évoque la peur et l’angoisse d’avoir à « affronter chaque jour le danger de devoir, avec la certitude de ne pouvoir payer ». Il décrit « la fièvre », la « frénésie », la « furie », la « folie » de la course mortifère au profit. Cette passion de « conquête pour la conquête » n’est au fond que la conséquence de l’accumulation élargie du capital.
Comme les gouvernants d’aujourd’hui, les personnages de Zola essaient de faire la part des choses, de distinguer le système de ses abus et excès, le bon capitalisme porteur de progrès, du capitalisme parasitaire greffé comme une tumeur sur un corps sain. Ils s’efforcent de chercher des circonstances atténuantes à la spéculation : « sans elle, on ne ferait pas d’affaires », et « le sage équilibre des transactions quotidiennes ne serait qu’un désert ou un marais où toutes les eaux dorment ».
Comme la plupart des commentateurs actuels, Zola avoue son incompréhension devant « ce mystère des opérations financières où peu de cervelles françaises pénètrent ». Il est pris de vertige devant ces effondrements boursiers qui sont pourtant de la gnognotte, comparés à notre crise mondialisée : « Il n’y avait plus ni vérités, ni logique, l’idée de valeur était pervertie au point de perdre tout sens réel » ! En un temps où on ignorait encore la titrisation, les LBO, swaps, subprimes, et autres produits dérivés, les tripotages d’un Saccard sont des peccadilles d’amateur, comparées aux arnaques globalisées d’un Bernard Madoff.
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