"Marx et les crises"...
par Daniel Bensaïd
Ce texte constitue la première partie de l’introduction de Daniel Bensaïd au recueil de textes de Marx sur les crises publié chez Demopolis : Karl Marx, Les Crises du capitalisme, Paris : Demopolis juin 2009, 206 pages, Prix : 14 €, ISBN : 978-2-35457-031-6.
Voir aussi la seconde partie de cette introduction Crises d’hier et d’aujourd’hui
Le tour de force de Marx, contemporain de la première grande expansion bancaire des années victoriennes et du Second empire, c’est d’avoir traversé les apparences, la surface confuse des choses, pour chercher au cœur du système, les raisons de la déraison, la logique de l’illogique.
Lorsqu’il s’attelle, au début des années cinquante, au grand chantier de la critique de l’économie politique, il manque cependant de recul historique pour percevoir pleinement les rythmes de l’économie et pour en démonter les mécanismes. Ricardo lui-même, écrivant sur les crises de 1815, « ne savait au fond rien des crises ». Ses successeurs n’avaient déjà plus les mêmes excuses : « Les phénomènes postérieurs, en particulier la périodicité presque régulière des crises du marché mondial, ne leur permettent plus de nier les faits ou de les interpréter comme accidentels ».
« L’argent crie son désir »
« La crise me tient en haleine de manière infernale : tous les jours, les prix baissent. Manchester s’enfonce toujours davantage dans la crise », écrit Engels à Marx le 17 décembre 1857. Son excitation devant la propagation de la crise américaine de 1857 est contagieuse. Les notes des Manuscrits de 1857-1858 (ou Grundrisse) en témoignent. La crise y apparaît sous la métaphore de la folie, mais d’une folie qui « domine la vie des peuples ». Les tendances schizoïdes du système capitaliste s’y manifestent pleinement. L’unité apparente de la marchandise se « scinde ». Valeur d’usage et valeur d’échange se « dissocient » et « se comportent de manière autonome l’une par rapport à l’autre ». L’économie tout entière devient délirante, « aliénée », en tant que sphère autonome devenue incontrôlable.
Le vocabulaire clinique n’a ici rien de fortuit : « Au cours des crises, quand le moment de panique est passé et que l’industrie stagne, l’agent est fixé entre les mains de banquiers, des agents de change, et tout comme le cerf brame sa soif d’eau fraîche, l’argent crie son désir d’un domaine où il puisse être valorisé en tant que capital. » [1]
La surproduction et la dévalorisation du capital apparaissent alors comme « le souvenir soudain de tous ces moments nécessaires de la production fondée sur le capital ». Un retour du refoulé, en somme : la crise rappelle à la sphère (ou à la bulle) financière qu’elle ne flotte pas en lévitation, détachée de ce qu’on appelle aujourd’hui bizarrement « l’économie réelle ».
La condition de possibilité des crises est inscrite dans la duplicité de la marchandise. Comme tout bon bourgeois, elle mène une double vie. D’une part, elle est du temps de travail abstrait matérialisé ; d’autre part, elle est le résultat d’un travail déterminé. Pour se comparer à d’autres grandeurs de travail, elle doit « être d’abord transposée en temps de travail, donc en quelque chose qui diffère d’elle qualitativement ». Cette « double existence » porte en elle le risque permanent d’une scission ; elle « doit nécessairement progresser jusqu’à la différence, la différence jusqu’à l’opposition et à la contradiction entre la nature particulière de la marchandise en tant que produit [valeur d’usage] et sa nature universelle en tant que valeur d’échange. »
Pour Marx, la crise de 1857 met donc en évidence le divorce entre la valeur d’usage du produit et la valeur d’échange exprimée dans l’argent....
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