Grèce : Les impasses politiques de la crise économique...

Publié le par NPA 06 Ouest

La question du référendum en Grèce a été posée dès le printemps 2011. La proposition de Papandréou à l’automne visait à contraindre la droite à participer à un gouvernement d’union nationale. Celui-ci est à présent constitué : il accueille en son sein l’extrême droite et un digne représentant de la dictature des marchés. L’alternative ne peut venir du Pasok discrédité, mais la gauche radicale est en retard, même si son évolution va dans le bon sens.

 

Les rapprochements entre Grèce antique et Grèce actuelle ne manquent pas ces derniers temps. La « tragédie grecque » est mise à toutes les sauces journalistiques. S’il y a effectivement quelque chose de tragique en Grèce, c’est avant tout la force avec laquelle le peuple grec refuse de se voir asséner ce que des technocrates, d’ailleurs souvent peu cultivés, présentent comme son destin inévitable : se plier aux mécanismes du remboursement des « dettes grecques » et donc tout faire, y compris imposer un gouvernement, non pas pour œuvrer à la satisfaction des besoins sociaux, mais pour « rassurer les marchés ». Pitoyable décomposition de la démocratie bourgeoise, qui désormais foule aux pieds sans vergogne sa conception pourtant fort limitée de ce principe politique. Au pays qui inventa la démocratie, Alain Joxe rappelle dans un petit texte – paru sur Mediapart le 5 novembre – qu’elle résulte même de la volonté de mettre fin à l’esclavage pour dettes ! La bourgeoisie européenne assume sa démarche réactionnaire : même si l’institution n’est pas (encore) rétablie, la misère dans laquelle est plongé le peuple grec à une vitesse croissante ressemble fort à un esclavage des temps modernes. Ce matin encore, le responsable syndical d’une grosse usine métallurgique en grève soulignait l’impossibilité d’être un « citoyen normal » quand on vit avec 450 euros par mois et qu’on a trois enfants... Dans la nouvelle situation où le gouvernement du technocrate Loukas Papadémos n’a aucune légitimité par rapport aux dernières élections législatives de 2009, il est clair que la réponse populaire pour être efficace doit aujourd’hui lier programme économique et réappropriation et extension des processus démocratiques.

 

L’urgence d’une réappropriation démocratique de ses choix par la population grecque renvoie bien sûr à l’état des forces de gauche et à leurs propositions : nous l’évoquons plus bas. Mais elle renvoie aussi aux évolutions récentes et aux choix opérés par les partis qui ont fini, après d’âpres débats, par former un « gouvernement d’union nationale », qui est en fait l’une des dernières cartes de la bourgeoisie grecque face à une montée à ce jour croissante de la résistance populaire. Cette résistance s’investit massivement sur le terrain des résistances sociales. Elle remet désormais en cause, dans le sillage imprimé par l’irruption politique du mouvement des indignés, des symboles politiques majeurs. Ainsi, la fête nationale du 28 octobre1 censée chaque année souder le peuple autour de ses chefs politiques, de son armée – sans oublier les chefs de l’Église orthodoxe – a été cette fois investie par des milliers de manifestantEs, qui dans bien des villes en ont fait une manifestation décisive, chassant les officiels des tribunes, pour dire non à la dictature des marchés, non « à la soumission à la troïka, à la transformation du pays en protectorat » selon les propos de l’héroïque résistant antinazi, Manolis Glezos. Ces actions qui, l’an passé, auraient été sûrement très minoritaires, semblent avoir été très largement approuvées… Venant après l’immense succès de la grève et des manifestations des 19 et 20 octobre, une telle dynamique et la prise de conscience massive qu’elle suppose et entraîne ont été perçues par les dirigeants bourgeois pour ce qu’elles sont : une remise en question radicale du système politique et économique à une échelle de masse croissante ! D’où la précipitation avec laquelle le Premier ministre socialiste, Georgos Papandréou a annoncé deux jours plus tard l’organisation d’un référendum, prenant (presque) tous ses complices européens de court et ouvrant ainsi la porte à ce que Stathis Kouvelakis appelle le premier « coup d’État blanc » de l’Union européenne2.

 

Référendum et gouvernement d’union nationale

 

En fait, la question du référendum sur les mesures pour sortir de la dette est intervenue à trois reprises depuis la mise en place des mesures d’austérité. Au printemps 2010, la gauche radicale Syriza3, lors des premières grosses mobilisations ouvrières – freinées après la mort de trois employés de banque lors d’un incendie dû à des cocktails Molotov lancés par de mystérieux encagoulés, jamais identifiés… – a fait campagne pour un référendum pour ou contre les mesures. La réponse donnée alors par la gauche anticapitaliste a été que le référendum était en train de se faire dans la rue. Et que l’objectif était de parvenir à la grève générale reconductible. Cette question a donc été refoulée jusqu’au printemps 2011, Papandréou ne manquant pas une occasion de souhaiter publiquement un référendum… une fois qu’un maximum de mesures d’austérité ont été prises ! Pas une force de gauche ou de droite ne l’a suivi sur ce terrain. Le mouvement ouvrier a poursuivi ses mobilisations, forçant ses directions syndicales nationales, dominées par le Pasok, à organiser des grèves générales dont rien ne disait à l’avance qu’elles pourraient rester contrôlées par l’appareil. Lors de la manif athénienne du 19 octobre, regroupant au moins 300 000 travailleurEs et jeunes, le sentiment a émergé, d’autant plus admirable après une année d’attaques inouïes contre le niveau de vie, qu’au fond, le pouvoir est dans la rue et qu’il est possible et en tout cas nécessaire d’aller plus loin que cette immense manifestation. Même si le lendemain, les mobilisations ont été moins massives, cette force populaire n’a pas manqué de faire très peur en haut lieu, d’autant que des signes de désobéissance plus ou moins marqués s’expriment depuis quelque temps chez les cadres du Pasok, en particulier au niveau syndical. Ainsi, la démission du dirigeant de la fédération du public (Adedy) a bien été comprise comme un refus de la politique de son parti. Dans ce cadre, l’annonce d’un référendum sur la politique du gouvernement, au lendemain des manifestations du 28 octobre a eu localement un double effet : surprise devant la précipitation du Premier ministre, bien comprise à gauche comme un acte ultime pour garder le pouvoir (le sien et celui de la bourgeoisie !), mais aussi indifférence devant un plat réchauffé. Non seulement Syriza n’a pas applaudi, mais a continué à demander – comme le KKE4 – la tenue d’élections législatives immédiates.

Cette question ayant été débattue dans la gauche française, même si le référendum a été abandonné sur « diktat de Merkozy », on peut faire deux ou trois commentaires. D’abord, la colère de Sarkozy est à comparer à la réaction modérée de l’Allemagne : d’après certaines sources, Papandréou aurait discuté de ce « coup » avec le ministre allemand des Finances, l’objectif étant au final de forcer sous cette menace le dirigeant de la droite grecque, Antonis Samaras, à accepter la formation d’un gouvernement national et à abandonner sa posture démagogique de condamnation des mesures d’austérité pour mieux gagner les élections demain ! Dans ce cas, il est clair que la dramatisation aurait été voulue dès le départ, Papandréou perdant peut-être le pouvoir – ce n’était pas joué : jusqu’au bout, un de ses proches était donné comme Premier ministre possible – mais faisant gagner politiquement contre la droite. Même dans ce cadre, fallait-il relever le défi et exiger le référendum ? C’est une question que bien peu se posent dans la gauche grecque. Car poser la question, c’est y répondre ! KKE et Syriza veulent avant tout des élections législatives et la gauche anticapitaliste n’avait nulle envie de perdre un temps fou – ce qui se serait produit – en discussions sur entrer ou pas dans la manœuvre de Papandréou. Nous ne sommes pas dans la situation française de 2005, où un cadre unitaire pour le non de gauche – avec toutes les déconvenues sur les perspectives ultérieures de cette unité – a été possible. Un tel cadre n’est malheureusement pas dans les traditions de la gauche grecque. Le construire à cette occasion aurait pris bien du temps, alors que le référendum à peine tolérable par l’Union européenne aurait dû avoir lieu à la mi-décembre. Qui plus est : la ou les questions imposées n’auraient pas été aussi simples que « pour ou contre les mesures d’austérité ? » Elles auraient porté sur le maintien ou pas dans la zone euro, et donc dans l’UE. On peut compter sur le climat de peur qu’aurait entretenu la bourgeoisie grecque à travers ses partis, ses médias et peut-être ses provocations – avec, bien sûr, chantage au salaire de fonctionnaires impossible à verser dès le mois de décembre – pour comprendre en outre que le non de gauche n’était pas gagné, contrairement aux apparences…

 

Un gouvernement extrémiste

 

L’épisode « référendum » s’est donc conclu sur ce que recherchaient depuis plusieurs mois Papandréou, l’UE et le FMI : un gouvernement d’union nationale. Alors que la propagande le présente comme une mesure de bon sens, insistant sur le caractère technocratique du Premier ministre, désignons-le clairement pour ce qu’il est : un dangereux gouvernement extrémiste.

 

D’abord, il est constitué de dangereux fanatiques de « la seule voie possible », celle des marchés, que le gouvernement a pour tâche prioritaire sinon exclusive de « rassurer ». Quid des intérêts de la population ? Plus un mot ! Et son chef Papadémos a fort justement été présenté comme un élément clé de la politique de maquillage des comptes grecs pour pouvoir entrer dans l’euro. Ce fanatisme sera d’autant plus fort que le gouvernement n’a aucune légitimité populaire : à l’automne 2009, le vote majoritaire s’était prononcé pour un gouvernement Pasok dont le programme (minimum !) comportait des mesures sociales… Papandréou a indigné la population aussi par sa manière doucereuse de faire passer pour des mesures sociales le démantèlement des acquis même minimaux. Mais Papadémos ne tente même pas de donner le change : la Grèce connaît désormais une pleine dictature politique des marchés. Également répugnante, bien sûr, l’introduction dans ce gouvernement, 37 ans après la chute de la dictature militaire, d’adorateurs de cette junte, incarnés par les ministres et secrétaires d’État (trois au total) appartenant au parti Laos, qu’on pourrait comparer au Front national, son chef Karatzaféris tentant de jouer comme Marine Le Pen la carte de la respectabilité, donc de la crédibilité comme ultime carte pour la bourgeoisie. Laos a une double particularité : c’est un mouvement raciste, avec discours permanents contre les immigrés; et il professe un antisémitisme même pas dissimulé. Il y a donc désormais au gouvernement des ministres provenant de l’extrême droite néonazie. Si le PS français a raison de ne pas saluer pour cette raison le nouveau gouvernement grec, il serait encore mieux inspiré de démettre Papandréou de sa fonction de président de l’Internationale socialiste ! L’extrémisme de ce gouvernement se vérifie déjà dans le projet de budget : quand E. Venizelos, ministre Pasok de l’Économie, se vante qu’il n’y aura pas de nouvelles mesures, le projet de budget prévoit en fait 3, 6 milliards d’euros d’impôts divers supplémentaires...

Bien des interrogations existent quant à la viabilité de ce gouvernement. Elles renvoient à une question de fond : quelle forme de pouvoir après ? Sachant que la bourgeoisie a épuisé presque toutes ses formes traditionnelles de pouvoir... Papadémos répond en disant qu’il n’y a pas de limites de temps à son gouvernement. Conscient du fait, qu’obligée de mettre la main à la pâte, la droite risque de se griller (et, donc, de ne pas gagner demain des élections), Samaras exige les élections le 19 février. Sans crainte du ridicule, il explique que ce n’est pas un gouvernement d’union nationale… alors que son parti a six ministres et secrétaires d’État. La crise est forte dans ses rangs, entre les centristes déclarés – « il y a et il faut l’union nationale » – et la ligne populiste. L’implosion est possible; un ancien ministre « centriste » vient d’être exclu.

 

Le Laos fait-il une bonne affaire ? Rien de moins sûr : jouer la carte de « l’intérêt supérieur du pays » comme le fait son caudillo – qui a mis en scène l’ultime rebondissement dans le sinistre scénario du nouveau gouvernement, aboutissant à faire nommer Papadémos – et, donc, participer directement aux mesures d’austérité risque de priver ce parti d’une base populaire qui s’est manifestée lors des précédentes élections. Le recours à l’extrême droite serait alors celui de mouvements néonazis comme la bande de cogneurs racistes de l’Aube dorée (Chryssi Avgi) qui a fait une percée aux municipales à Athènes.

 

Quant au Pasok, on peut penser que sa survie est engagée : en dehors des querelles de chefs entre Papandreou et sa « troïka interne » (avec la ministre de l’Éducation, qui a fait passer en force la réforme libérale de l’Université), l’important est le découragement croissant des cadres et, bien sûr, de la base. Électoralement, le Pasok ne ferait qu’entre 15 et 20 %... mais le principal est la condamnation de la politique antisociale de leur parti, accentuée par une colère manifeste devant l’entrée de l’extrême droite au gouvernement. Même si elle n’a été refusée que par deux députés sur 153 ! On pourrait citer de multiples prises de position de militantEs du Pasok prenant leurs distances, tel C. Polyzogopoulos, ancien dirigeant de GSEE (la confédération du travail).

 

Perspectives à gauche

 

Il va de soi que ces évolutions au sein du parti de masse qu’a été le Pasok doivent être observées par la gauche, qui doit pouvoir leur offrir un cadre. Mais un cadre sans concession : il ne s’agit pas d’offrir à d’anciens bureaucrates l’occasion de « rosir » un peu et de refaire une carrière, mais d’ouvrir le plus largement possible des perspectives qui, en fin de compte, ne peuvent être que 100 % à gauche, en tenant compte désormais de l’urgence résultant des impasses politiques de la bourgeoisie. Or, de ce point de vue, la gauche grecque – à gauche du Pasok – marquée par son histoire profonde, est en retard à la fois par rapport aux coups portés aux travailleurs et par rapport à ses réponses en termes de pouvoir alternatif. Alors que les intenses mobilisations de tous ces mois auraient dû déboucher sur une coordination permanente des secteurs en lutte et en voie d’auto-organisation, les syndicats de base, liés à la gauche radicale et anticapitaliste, ne sont toujours pas en mesure de proposer un prolongement immédiat aux grèves générales de 24 ou 48 heures : il ne suffit pas d’exiger la grève générale reconductible pour qu’elle soit crédible. Or, dans la période, elle devrait pouvoir l’être ! Ceci renvoie bien sûr à la division sur le terrain, où le KKE en particulier a créé sa structure syndicale, Pame, qu’il fait agir en dehors des structures à ce jour reconnues (avec comme dure expérience pour lui d’avoir été complètement minorisé le 19 octobre, noyé par l’ampleur des autres cortèges syndicaux). Mais cela renvoie en dernier lieu au caractère réformiste tant du KKE que de Synaspismos, parti central de la coalition radicale Syriza : malgré les discours justement radicaux, ni l’un ni l’autre ne sont prêts à un affrontement durable avec l’UE pour aller vers une Europe des travailleurs, et Synaspismos serait plutôt pour examiner comment renégocier une partie de la dette.

 

Néanmoins, les choses avancent. Pas tant du côté des indignés, dont le mouvement n’est pas vraiment reparti depuis septembre, mais cela s’explique par la priorité accordée aux mobilisations sociales. Les avancées viennent plutôt des convergences qui commencent à s’opérer dans la gauche révolutionnaire, tout d’abord à travers le processus de construction de la gauche anticapitaliste Antarsya. Son congrès vient de réunir 900 déléguéEs représentant 3 000 membres ; il a examiné une question nouvelle pour la plupart des forces de la gauche révolutionnaire : celle de véritables fronts unitaires de lutte, ce qui peut sembler une évidence en France, mais ne l’est pas toujours en Grèce ! Ainsi, des rapprochements pourraient s’opérer avec les forces révolutionnaires membres de Syriza, grâce à un travail commun sur le terrain, comme dans les comités contre la fermeture des compteurs électriques de ceux et celles qui ne peuvent payer leurs factures. Soutenu par des discussions comme celle qui a réuni un dirigeant de NAR5 (composante d’Antarsya), de la gauche du Synaspismos et S. Kouvelakis, par la mise en avant hors des seuls cercles de discussions de propositions concrètes sur la dette et l’Europe, ce processus pourrait avancer à grands pas, sur un terrain politique qui lui est en principe largement ouvert désormais. Il y a à cela trois conditions : mettre au cœur de ses préoccupations une démarche de « tous ensemble » qui convainque la base du KKE; être pleinement conscient des urgences, c’est-à-dire non seulement des opportunités politiques (sur le papier, tout le monde en est conscient) mais surtout du fait que l’urgence sociale ne peut plus attendre : la Grèce est plongée dans une spirale de paupérisation et de misère auquel il faut apporter réponses politiques et organisationnelles concrètes; être pleinement soutenu par la gauche radicale et anticapitaliste européenne, ne serait-ce que pour éloigner les tristes sirènes du nationalisme, que l’on a pu voir s’inviter, par exemple, dans une aile du mouvement des indignés.

 

Andreas Sartzekis et Tassos Anastassiadis.

 

1. Tout est à nous! hebdo n° 122 (3/11/2011).

2. http://www.npa2009.org/content/gr%C3%A8c...

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